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Économie totalitaire et paranoïa de la terreur. La pulsion de mort de la raison capitaliste.

posté le 27/11/17 par Robert Kurz - Traduit de l’allemand, et paru dans "Robert Kurz, Avis aux naufragés. Chroniques du capitalisme mondialisé en crise", Lignes, 2005 (recueil traduit par Olivier Galtier, Wolfgang Kukulies, Luc Mercier et Johannes Vogele). PS : http://www.palim-psao.fr - Mots-clés  veiligheids / terrorisme 

Économie totalitaire et paranoïa de la terreur.

La pulsion de mort de la raison capitaliste.

En écho aux attentats dans le monde, nous reprenons un article de Robert Kurz (paru dans Avis au naufragés, 2005) évoquant déjà en 2001 face aux attentats aux Etats-Unis, la seule réaction émancipatrice possible face à un monde immonde qui ne peut qu’engendrer des actes immondes.

Dans l’histoire de l’humanité, les catastrophes hautement symboliques ont toujours été l’occasion d’un recueillement au cours duquel les grands de ce monde se font plus humbles et où les sociétés se mettent à réfléchir sur elles-mêmes afin de reconnaître leurs limites. Dans la société capitaliste mondialisée, rien de tout cela ne peut être observé après l’attaque suicide contre les centres vitaux des USA. On dirait presque que l’attaque barbare venue du fond de l’irrationnel a non seulement anéanti le World Trade Center, mais aussi les derniers restes de capacité de jugement du public démocratique existant dans le monde. Cette société refuse de se reconnaître dans le miroir que lui tend la terreur. Sous l’impact de l’horreur, elle devient au contraire encore plus complaisante, encore plus bornée et plus inconsciente qu’auparavant. Plus elle se voit rappeler violemment ses propres limites, plus elle s’entête à revendiquer son pouvoir et s’obstine à cultiver son unidimensionnalité.

  • Après l’attentat terroriste, les élites de fonction [1], les médias et la piétaille du système mondial de « l’économie de marché et de la démocratie » se comportent comme s’ils étaient les acteurs et les figurants d’une mise en scène en vrai du film Independence Day. Hollywood avait anticipé un événement apocalyptique et en a tiré un film à grand renfort de kitsch patriotique et de morale rétrograde. Ainsi, l’industrie culturelle a banalisé la réalité de la catastrophe, la déréalisant avant qu’elle ne devienne réalité. Le deuil spontané et le désarroi sont recouverts par les faux rituels d’un schéma réactionnel programmé qui rend impossible toute compréhension de la relation intrinsèque entre le terrorisme et l’ordre existant.

Quand l’acteur amateur qui tient le rôle du président américain invoque l’idée d’une « gigantesque lutte du Bien contre le Mal », il devient manifeste que la conscience démocratique officielle s’est figée en inconscience enragée. Parce type de vision du monde simpliste, on ne fait que projeter vers l’extérieur les contradictions intérieures. C’est le schéma de base de toute idéologie : au lieu de mettre en lumière l’ensemble des relations dans lesquelles on est impliqué, on s’efforce de trouver une cause étrangère aux événements et de définir un ennemi extérieur. Or, contrairement aux mondes oniriques infantiles de Hollywood, la dure réalité de la société mondiale qui s’écroule ne connaîtra pas de happy end.

Dans le film Independence Day, ce sont significativement des extra-terrestres qui attaquent le « pays même de Dieu » et qui, bien sûr, finissent par être héroïquement repoussés. De toute évidence, ce rôle d’alien extra-terrestre, extra-capitaliste et extra-rationnel échoit maintenant à l’islamisme militant, comme s’il s’agissait d’une culture que l’on vient à peine de découvrir et qui se révélerait une sombre menace. A la recherche des racines du Mal, on feuillette le Coran comme s’il pouvait fournir les mobiles d’actes qui, autrement, resteraient inexplicables.

Des intellectuels occidentaux en émoi décrivent sans rougir le terrorisme comme l’expression d’une conscience « pré-moderne » qui aurait raté le coche des Lumières, ce qui l’obligerait à « diaboliser" en bloc et par des actes de haine aveugle cette merveilleuse liberté occidentale qui prône « l’auto-détermination de l’individu », le libre marché, l’ordre libéral, bref tous les bienfaits de la civilisation occidentale. Comme si l’on n’avait jamais réfléchi à la « dialectique de la raison » [2] et comme si, dans l’histoire catastrophique du XXe siècle, la notion libérale de progrès ne s’était pas couverte de honte depuis longtemps, nous assistons dans la confusion provoquée par cet acte de folie d’un nouveau type, au retour du fantôme aussi arrogant qu’ignorant de la philosophie de l’histoire bourgeoise des XVIIIe et XIXe siècles. Dans sa tentative désespérée d’attribuer la nouvelle dimension de la terreur à une entité étrangère, le raisonnement occidental démocratique tombe définitivement en dessous de tout niveau intellectuel.

    • Mais le fait que tous les phénomènes de cette société mondialisée soient intimement liés ne se laisse pas balayer à coups de redéfinitions : en réalité, après cinq cents ans d’histoire coloniales et impérialiste sanglante, cent ans d’une désastreuse industrialisation bureaucratique et de modernisation de rattrapage [3], cinquante ans d’intégration destructrice dans le marché mondial et dix ans sous le règne absurde du nouveau capital financier transnational, il n’existe plus d’Orient exotique que l’on pourrait percevoir comme étrange et extérieur. Tout ce qui se passe aujourd’hui est un produit, soit direct soit indirect, du système mondial unifié par la force. Le One World du capital est le sein qui enfante la méga terreur.

C’est l’idéologie militante du totalitarisme économique occidental qui a ouvert la voie à des élucubrations néo-idéologiques tout aussi militantes. La fin de l’ère du capitalisme d’État et de ses idées a été l’occasion de faire taire toute théorie critique. Il ne fallait plus que les contradictions de la logique capitaliste soient montrées du doigt. Ainsi les déclara-t-on inexistantes, tout comme la possibilité de libérer la société du système marchand. Avec la supposée « victoire finale » du principe du marché et de la concurrence, la capacité des sociétés occidentales à la réflexion intellectuelle a commencé à s’éteindre. Il fallait que les habitants de ce monde deviennent identiques aux fonctions capitalistes, bien que la plupart d’entre eux aient déjà été déclarés « superflus ».

  • Pendant que les mécanismes de crise capitalistico-financiers de la valeur actionnariale (Shareholder Value) plongeaient des milliards d’êtres humains dans la misère et le désespoir, la majorité de l’intelligentsia dans le monde entier se mit à entonner - comble de honte ! - l’hymne de l’optimisme libéral et démocratique. Maintenant, elle en paie le prix : quand la raison critique se tait, c’est la haine meurtrière qui prend sa place. Alors, le caractère objectivement intenable du mode de production et du mode de vie dominants se traduit dès lors d’une façon non plus rationnelle mais irrationnelle. C’est ainsi que le recul de la théorie critique fut suivi par l’avancée du fondamentalisme religieux et ethno-raciste. Tant que la critique du capitalisme (sous sa forme radicale et émancipatrice) ne renaîtra pas, les accès de paranoïa sociale et idéologique seront la seule et unique aune permettant de mesurer le degré atteint par les contradictions de la société mondiale. Dans ces conditions, la nouvelle qualité de la méga-terreur aux USA signifie que la crise du système capitaliste mondial (officiellement ignorée ou banalisée) a pris une nouvelle dimension.

Ce qui apparaît comme un mystérieux déchaînement de la terreur a non seulement poussé sur le sol fertile du One World de l’économie libérale, mais il est de surcroît le produit d’élevage des appareils répressifs des démocraties occidentales qui s’en lavent les mains aujourd’hui. Ce sont là en effet les balles perdues de la guerre froide et des guerres démocratiques pour un nouvel ordre mondial de l’après guerre froide. L’Occident a armé Saddam Hussein contre le régime des mollahs iraniens, lui-même issu des ruines de la modernisation lancée par le régime du shah. Ce sont les USA qui ont choyé les talibans, les ont entraînés et équipés d’efficaces missiles anti-ariens parce qu’à l’époque tout ce qui était dirigé contre l’Union soviétique faisait partie de l’empire du Bien. Quant à ce fou d’Oussama Ben Laden, que l’on gonfle maintenant en réincarnation mythique du Mal, il est entré dans l’arène mondiale de la paranoïa armée pour la même raison : à l’origine, il était le « bébé » des services secrets occidentaux. Aujourd’hui, l’impérialisme sécuritaire de l’Otan, qui entend contrôler par la force cette part de l’humanité dont le capital n’arrive plus à assurer la reproduction, se sert aussi de régimes tortionnaires amis et de fous divers dans des pays tels que la Turquie, l’Arabie saoudite, le Maroc, le Pakistan, la Colombie et autres. Mais parce que ce monde court à sa perte, ses enfants bâtards en viennent à s’autonomiser les uns après les autres. Le « bébé » d’aujourd’hui est toujours le « monstre incompréhensible » de demain.

    • Mais les princes de la terreur, les guerriers de Dieu et les milices claniques ne sont pas seulement des forces que l’Occident a instrumentalisées de l’extérieur et qui commenceraient maintenant à lui échapper. En outre, leur état d’esprit n’est pas « moyenâgeux » mais post-moderne. Les ressemblances structurelles entre la conscience de la « civilisation » libérale et la conscience des terroristes islamiques ne surprennent guère, quand on sait que la logique du capital constitue une fin en soi irrationnelle, qui n’est rien d’autre qu’une religion sécularisée. Le totalitarisme économique régnant divise, lui aussi, le monde en « fidèles" et « infidèles ». La « civilisation » de l’économie libérale est incapable d’analyser rationnellement la terreur car, alors, elle devrait se mettre elle-même en question. Ainsi l’Occident, prétendument éclairé, en vient-il à définir l’islamisme comme « œuvre du diable », tout comme l’islamisme le fait avec l’Occident. Les images dichotomiques et irrationnelles du « Bien » et du « Mal » se ressemblent jusqu’au ridicule.

Ce qui se passe dans la tête des leaders terroristes n’est pas, de par son caractère, plus bizarre que la façon dont les dirigeants de l’économie libérale mondialisée - sous la contrainte destructrice du calcul abstrait d’une économie qui sacrifie tout aux besoins de l’ « entreprise » - perçoivent et traitent les êtres humains et l’environnement. La terreur religieuse frappe tout aussi aveuglément et irrationnellement que la « main invisible » de la concurrence anonyme sous le règne de laquelle, constamment, des millions d’enfants meurent de faim (pour ne donner qu’un exemple qui jette une lumière étrange sur le culte de la compassion pour les victimes de Manhattan).

Lorsque les médias laissent voir - entre les lignes - une secrète admiration pour les immenses capacités techniques et logistiques des terroristes, l’affinité d’esprit entre les deux se laisse voir également : les deux côtés relèvent pareillement de la « raison instrumentale » moderne. Car ce que dit l’inquiétant capitaine Achab dans Moby Dick, cette grande allégorie de la modernité, vaut pour l’un comme pour l’autre : tous mes moyens sont rationnels, seule la fin poursuivie est folle. À l’économie de l’horreur correspond, comme dans un miroir, l’horreur de l’économie. Le terroriste kamikaze se révèle ainsi être la conséquence logique de l’individu isolé dans la concurrence universelle, dans une situation qui ne laisse aucune échappatoire. Ce que nous voyons surgir ici, c’est la pulsion de mort du sujet capitaliste. Que cette pulsion de mort soit inhérente à la conscience occidentale et qu’elle ne soit pas seulement déclenchée par la misère sociale du système de marché totalitaire mais également par sa misère spirituelle, voilà ce que montrent les actes de folie meurtrière commis dans les écoles des USA par des enfants issus de la classe moyenne ou l’attentat d’Oklahoma City, qui - comme on sait - fut un authentique produit de la folie régnant à l’intérieur même des USA. L’être humain qui se voit réduit aux seules fonctions économiques devient aussi fou que celui qui se voit rejeté comme « existence superflue » par le processus de valorisation. La raison instrumentale licencie ses enfants [4].

  • Parce que le noyau irrationnel de son idéologie ressemble à s’y méprendre au fondamentalisme islamique, le capitalisme n’a d’autre choix que d’en appeler à la croisade, à la guerre sainte de la « civilisation » occidentale. Lors des commémorations, seuls sont réellement pleurés comme des victimes le chroniqueur vedette, le broker de Manhattan, le citoyen de la liberté occidentale. Les civils irakiens et les enfants serbes déchiquetés par des bombes larguées à dix milles mètres d’altitude pour ne pas égratigner la précieuse peau des pilotes américains ne furent pas considérés comme des pertes humaines, mais comme des « dommages collatéraux ». L’apartheid mondial ne s’arrête même pas devant les morts. La notion occidentale des droits de l’homme contient tacitement comme condition préalable le caractère vendable de la personne et sa solvabilité. Qui ne remplit ces critères n’est au fond plus un être humain mais un morceau de biomasse. Ainsi le fondamentalisme occidental divise-t-il le monde en un empire prétendument « civilisé » d’un côté et les « nouveaux barbares » de l’autre, comme l’écrivain français Jean-Chistophe Ruffin le constatait déjà au début des années 1990 [5].

L’empire vacille. En l’espace de quelques mois, le mythe de l’invulnérabilité économique s’est effondré lamentablement avec la chute de la New Economy. Et voilà parti en fumée, en même temps que le Pentagone, le mythe de l’« invulnérabilité » militaire. Mais, de cette catastrophe même, la pensée utilitariste des élites de fonction tente encore de tirer profit. Au beau milieu de l’écroulement des marchés financiers, on trouve en effet matière pour échafauder une « légende du coup de poignard dans le dos » [6] : ce n’est pas l’ordre dominant qui est caduc quand les bulles financières explosent et que l’économie mondiale menace de s’effondrer ; la cause serait plutôt le « choc externe » de l’attaque terroriste - ainsi que l’affirme le directeur de la Banque centrale européenne (BCE), Wim Duisenberg. L’échec du système est transformé à coups de redéfinitions en méchanceté extérieure d’étranges « infidèles », mais cela ne change rien : les faits sont têtus.

- En même temps se déclenche une vague de propagande guerrière aussi hystérique que sirupeuse, comme si nous étions en août 1914. Partout, des volontaires s’enrôlent en masse ; en plein krach, les actions de l’industrie d’armement grimpent : on verrait presque apparaître l’espoir d’une conjoncture de croisade. Mais des groupes clandestins d’hommes armés de canifs et de cutters, ne provoqueront pas la mobilisation en masse et l’unification de toutes les forces sociales. La terreur ne représente pas un contre-empire extérieur de même niveau, tant pour ce qui est des institutions étatiques que de l’économie de guerre. Elle est la Némésis intérieure du capital mondialisé même. C’est pourquoi elle ne saurait déclencher un nouveau boom de l’armement. Et au niveau militaire également, la croisade sera un coup d’épée dans l’eau. Qu’il s’agisse d’éventuelles « frappes de représailles » de la part des USA qui décimeront, comme par le passé la population civile depuis dix mille mètres d’altitude, ou qu’il s’agisse de troupes terrestres errant à travers de lointaines régions montagneuses en subissant de lourdes pertes (comme l’armée Rouge l’a appris à ses dépens en Afghanistan) : ce n’est pas dans une telle pseudo-guerre contre les démons de la crise mondiale que le capitalisme a lui-même engendrés, que celui-ci pourra trouver de quoi s’alimenter pour continuer à vivre.

On entend également quelques voix de la raison, depuis des pompiers new-yorkais jusqu’à des journalistes en passant par certains hommes politiques, qui ont au moins l’intelligence de dire qu’une guerre serait totalement insensée. Mais cette raison risque de demeurer impuissante et d’être finalement emportée par la vague d’irrationnel si elle ne trouve pas le chemin d’une analyse des rapports de crise. Il n’y a qu’une voie pour empêcher réellement le terrorisme de prospérer : la critique émancipatrice du totalitarisme mondial de l’économie.

[1] NdT : désigne les groupes sociaux et les personnes exerçant des fonctions de contrôle particuliers et complexes au sein de la société marchande et de ses structures objectivées ; renvoie à une analyse du capitalisme qui n’est pas en termes de classe. Le prolétariat n’y est pas considéré comme sujet révolutionnaire à priori et les groupes dominants comme de simples exécutants de la valeur, de simples élites de fonction (cf revue Krisis)

[2] NdT : allusion à l’ouvrage homonyme de Th. W.-Adorno et Max Horkheimer

[3] NdT : cette notion désigne le modèle de développement capitaliste pour les pays sous-développés : Russie, Chine

[4] Allusion au roman de Wolfgang Leonhardt, La Révolution licencie ses enfants (1964).

[5] Cf. L’Empire et ses nouveaux barbares (1991).

[6] NdT : expression de la droite nationaliste allemande pour désigner la révolution de 1918 qui aurait, selon cette droite, trahi les soldats du front de l’Ouest en les coupant de leurs arrières.


posté le  par Robert Kurz - Traduit de l’allemand, et paru dans "Robert Kurz, Avis aux naufragés. Chroniques du capitalisme mondialisé en crise", Lignes, 2005 (recueil traduit par Olivier Galtier, Wolfgang Kukulies, Luc Mercier et Johannes Vogele). PS : http://www.palim-psao.fr -   Alerter le collectif de modération à propos de la publication de cet article. Imprimer l'article

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