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Désinformation sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes : les médias au garde-à-vous

posté le 03/01/18 Mots-clés  médias  répression / contrôle social  luttes environnementales  antifa 

Le 13 décembre 2017, trois médiateurs désignés par le Premier ministre remettaient leur rapport sur la construction d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes. Une question attire particulièrement l’attention des médias : celle de l’évacuation de la « zone à défendre » (ZAD) – la zone d’aménagement occupée par des opposants au projet d’aéroport. On assiste à cette occasion au pire du journalisme de maintien de l’ordre : reprises de sources militaires sans contradiction ni recul, manipulation d’images hors contexte, fausses exclusivités présentant les zadistes comme armés jusqu’aux dents… Ou comment certains journalistes se sont faits les chargés de communication de la gendarmerie.

Ce mercredi 13 décembre, l’évacuation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes est au sommaire des JTs et en « une » des journaux. Dans un article au titre évocateur (« À Notre-Dame-des-Landes, le "Vietnam des pauvres" menace la France d’une "guérilla" »), Samuel Gontier [1] revient avec sa verve critique habituelle sur la teneur des débats dans plusieurs émissions télévisées. Une information notamment circule de plateaux en plateaux : les zadistes se seraient dangereusement armés en prévision d’une éventuelle intervention des gendarmes.

À la télé : le péril zadiste

Dans le JT de France 2, Anne-Sophie Lapix prévient d’emblée : « Les forces de l’ordre craignent une réplique ultra-violente des zadistes, ils les disent armés de boules de pétanque hérissées de clous, de piques et de herses. » Puis le reportage, musique angoissante à l’appui, passe en revue des témoignages anonymes de gendarmes, publiés dans la presse, évoquant l’arsenal des zadistes. « Dans les états-majors, les militaires parlent de herses plantées de clous géants, de boules de pétanques hérissées de lames de rasoir. »

Le reportage cite ensuite une « note interne » révélant la présence de « stocks d’engins incendiaires, de pièges dans les bois et même d’armes à feu », avant de reprendre les propos d’un haut gradé livrés au JDD : « Ils nous attendent, ils se préparent à l’affrontement et on peut craindre des morts. »

Les déclarations alarmistes des gendarmes sont tout de même contrebalancées par les réactions d’habitants de la ZAD aux yeux desquels les militaires chercheraient à dramatiser la situation. « Pour les gendarmes, précise la journaliste, insister sur les armes qui seraient détenues par les zadistes serait un moyen de s’adresser à leur hiérarchie militaire pour obtenir le maximum de moyens. » Voilà qui est bon à savoir…

Sur CNews le 14 décembre, dans l’émission « L’heure des pros », le journaliste du Point Jérôme Béglé brode autour de témoignages similaires, sans citer de sources, sans nuance, mais en continuant d’entretenir le flou : « On rentre quand même dans quelque chose qui est qu’on a une occupation illégale d’un terrain depuis donc dix ans par des gens qui, de ce qu’on comprend, ont constitué une réserve de cocktails molotov, ont dressé des herses, ont dressé des pièges, ont été violents avec les forces de l’ordre et qui disent que de toute façon ils seront de nouveau violents. Il va falloir aussi qu’on fasse quelque chose là-dessus. »

Sur France 5, l’animatrice de « C dans l’air » prend encore moins de précautions : « Ils ont piégé cette zone de 1200 hectares, lit-on ces derniers jours » affirme-t-elle à propos des habitants de la ZAD. Une information qui semble confirmée par un reportage de BFM-TV, image à l’appui : « La ZAD est occupée par deux cents à trois cents personnes en état de siège permanent ».

Sur Canal +, Christophe Barbier met lui aussi en garde contre les « professionnels de la contestation des pouvoirs » que sont les habitants de la ZAD et prophétise : « Il y aura de la violence, et de la violence grave parce qu’en face il faut réussir à mobiliser une force policière apte quantitativement et qualitativement à dégager un terrain pareil […] On est plus proche d’une guérilla type Vietnam des pauvres que de la simple répression d’une manifestation. »

Enfin, sur LCI, le sous-titre du débat du soir parle de lui-même :

Et dans la presse ? Le péril zadiste

La presse écrite n’est pas en reste sur la question de l’évacuation de la ZAD. Sans surprise, l’éditorial du Figaro du 13 décembre appelle Emmanuel Macron à « expulser les zadistes et les mettre hors d’état de nuire », fustigeant des « activistes violents de la contestation permanente ».

Certains journaux se font également l’écho des préoccupations des militaires et gonflent l’angoisse. C’est le cas de Libération, qui cite une « source sécuritaire » selon laquelle il y aurait, sur la ZAD, des « types prêts à faire couler le sang ». Une affirmation qui n’est pas mise en perspective dans l’article, alors même que le reportage de l’envoyé spécial du quotidien sur la ZAD, qui figure sur la page suivante, donne une toute autre impression de l’ambiance sur place.

Le Parisien évoque quant à lui « des photos inquiétantes » de « pièges dissimulant de pieux, des herses équipées de clous géants, des boules de pétanque hérissées de lames de rasoir, des armes de chasse, de l’acide ». Un second article revient sur la fameuse « note interne » qui décrit « un camp retranché avec miradors et barricades » avec ses stocks d’armes incendiaires, ses pièges, ses armes à feu.

Le Journal du dimanche (JDD) cite lui aussi des témoignages anonymes alarmants, émanant des militaires : « Ils se préparent à l’affrontement et on peut craindre des morts ». Là encore, sont évoqués photos et rapports qui témoigneraient de la présence « d’armes de chasse, d’acide, de fusées agricoles. »

Les révélations « exclusives » du JDD

Mais à quelle source se sont nourris ces prophéties alarmistes et commentaires anxiogènes ?

Les « révélations » sur l’armement des zadistes vont prendre un tour définitivement grotesque avec la publication, par le JDD, des fameuses photos citées ou décrites de façon allusive dans plusieurs articles et reportages, et issues, comme on l’apprendra plus tard, d’un dossier établi... par la gendarmerie.

En effet, « l’exclusivité » et le sensationnalisme tournent court lorsque l’on apprend que ces « photos secrètes de la ZAD » s’avèrent être en réalité une collection de clichés récupérés sur les réseaux sociaux, non crédités et interprétés de manière totalement fantaisiste voire mensongère. Val K., une photographe à qui une photo a été « empruntée », en a fait le commentaire sur Twitter. À commencer par les quatre photos publiées sur la version papier du JDD du 17 décembre :

Légende : « Les zadistes de Notre-Dame-des-Landes ont transformé le territoire qu’ils occupent en camp retranché ». En fait de « photo secrète », il s’agit d’un cliché pris par Val K. et disponible sur sa page Flickr. Il représente des structures en bois réalisées par des « passionné.e.s d’histoire » selon Val K. Et même sans connaître cet élément de contexte, on se demande comment le Figaro et le JDD ont pu en déduire la présence, sur la ZAD, d’un redoutable « trébuchet »…

Autre exemple à propos d’une seconde photo :

Légende : « Les forces de l’ordre s’interrogent sur le rôle des tunnels creusés dans la zone boisée : caches d’armes ou itinéraires de fuite ? » Il s’agirait en réalité… d’un simple puits !

Poursuivons :

Légende : « Entre la herse et le piège à loups, des clous de haute taille ont été plantés dans du bois ou scellés dans du béton pour ralentir l’assaut et blesser les assaillants. » Difficile d’interpréter quoi que ce soit de cette photo, à nouveau non sourcée, visiblement prise par un gendarme (si l’on en croit la chaussure). Sinon à prendre pour acquise la version de la gendarmerie…

Légende : « Plutôt que des portables susceptibles d’être écoutés, les zadistes disposent d’une batterie de talkies-walkies pour communiquer ». Cette « photo secrète », tirée de Facebook, a été prise à l’occasion d’une formation organisée sur place.

La version en ligne de l’article proposait quant à elle un diaporama constitué essentiellement de photos prises par l’AFP lors de précédents rassemblements, comme ce cliché aérien daté de 2013, où figurent les tracteurs des agriculteurs opposés à l’aéroport, protégeant un des lieux de la ZAD (la ChaTeigne) :

La vidéo est toujours disponible sur la page Facebook du JDD. Les photos sont assorties de commentaires anxiogènes qui semblent n’avoir aucun lien avec les images, mentionnant pêle-mêle « miradors, tranchées, barricades piégées, stockage de projectiles, tunnels, armes à feu… »

Suite aux réactions suscitées, le scoop du JDD a été « démonté » sur le site de Libération, du Monde, ou encore d’Arrêt sur images. Hervé Gattegno, le directeur du JDD, a même dû présenter ses excuses pour avoir présenté comme « secrètes » des photos volées, non sourcées et tirées des réseaux sociaux. Mais si le journaliste rétro-pédale sur la question de l’origine des clichés, il assume pleinement l’interprétation qui leur est donnée : « Ces photos montrent l’organisation et les moyens dont disposent les occupants de la zone ». On a connu mieux en matière de déontologie journalistique…

***

Dans son mea culpa, le directeur du JDD reconnaît, au passage, que ces documents ont été fournis aux journalistes par la gendarmerie. L’auteur de l’article sur les « photos secrètes » de la ZAD, Pascal Ceaux, va même plus loin : interrogé par Le Monde, il reconnaît que l’article « a été rédigé à partir d’éléments fournis par la gendarmerie », sans que lui-même se soit jamais rendu sur place. Il précise que lorsque la rédaction du JDD a reçu ces photos, elle n’a pas vérifié leur origine, pensant qu’elles avaient toutes été prises par les gendarmes.

Résumons : des militaires sollicitent les journalistes afin de faire passer leur message – les zadistes sont dangereusement armés – sur la base de preuves pour le moins biaisées, voire inexistantes. Des journalistes se prêtent au jeu de bonne grâce, sans estimer nécessaire de vérifier ni les origines, ni la pertinence des informations des gendarmes. Résultat : le cirque médiatique s’emballe. Commentaires alarmistes et « révélations chocs » circulent à souhait dans les JTs, sur les plateaux et à la « une » des journaux. Et ce n’est pas le discret rectificatif du JDD qui va en contrebalancer l’effet…

En bref, une campagne de désinformation réussie pour la gendarmerie. Le journalisme de préfecture a décidément de beaux jours devant lui.


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