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UN CITOYEN HONG-KONGAIS DANS LES CAMPS DE TRAVAIL CHINOIS
posté le 17/05/18 par nocommunism Mots-clés  histoire / archive  répression / contrôle social 

UN CITOYEN HONG-KONGAIS DANS LES CAMPS DE TRAVAIL CHINOIS

MIS EN LIGNE LE 23 OCTOBRE 1997

Le 15e congrès du Parti communiste chinois vient de clore ses travaux. L’ouverture économique est plus que jamais à l’ordre du jour avec l’adoption du projet consistant à ouvrir le capital des entreprises d’État, les dernières à résister à l’arrivée des capitaux privés. Les cent dix mille entreprises visées pas cette privatisation, synonyme pour le pouvoir de modernisation, emploient cent dix millions de personnes.
Combien vont se retrouver sur le carreau ? L’estimation basse est de six millions, l’estimation haute avoisine les vingt millions ! Or la situation sociale est déjà explosive [Voir Bureaucratie, bagnes et business de Hsi Suan-Wou et Charles Reeve. L’Insomniaque, 1997] et cette ouverture économique se conjugue avec une fermeture politique confirmée : hors du parti point de salut !

Le moindre protestataire est en effet aussitôt qualifié d’« ennemi de l’État ». Rappelons que pour avoir simplement demandé « la cinquième modernisation : la démocratie » [Voir Wei Jingsheng : La Cinquième modernisation et autres écrits du « Printemps de Pékin » d’Angel Pino. Christian Bourgois, 1997] en réplique au slogan des « quatre modernisations » de Deng Xiaoping, Wei Jingsheng a été condamné à quinze ans de prison en 1979. Pour des motifs semblables, après six mois seulement de liberté conditionnelle, il a été condamné à nouveau en décembre 1995 à quatorze années de prison ! Il est vrai que pour lui « la démocratie n’est pas un cadeau d’un quelconque sauveur suprême mais elle appartient au peuple lui-même, notamment aux ouvriers et aux paysans ».

Lors de mon dernier séjour à Hong Kong [Voir « Hong Kong 1er juillet 1997, et après ? », Le Monde libertaire, été 1997] en avril, j’ai rencontré Lau Shan Sing, militant politique Hongkongais qui a « séjourné » dix ans dans les camps de travail de la Chine « populaire » entre 1981 et 1991, sans que le gouvernement de Hong Kong ne bouge le petit doigt. Son crime ? Avoir pris des contacts et engagé des discussions avec les partisans d’un renouveau démocratique suite au mouvement dit du « Printemps de Pékin » qui s’est fait jour en Chine en 1978-1979, à la suite de la remontée au pouvoir de Deng Xiaoping.

Lau Shan Sing : « De 1973 à 1976, j’étais un activiste, étudiant à l’Université de Hong Kong, et nous souhaitions à ce moment-là (deuxième phase de la "Révolution culturelle") en savoir plus à propos de la Chine. Lors de l’incident de Tiananmen en avril 1976 en hommage à la mort de Zhou Enlaï, les étudiants de Hong Kong lancèrent une campagne de soutien au peuple chinois. À nouveau en 1979, nous avons été impressionnés par le "Printemps de Pékin" et notamment le mouvement pour la démocratie qui était très important pour nous, et nous les avons soutenus à nouveau tout en cherchant cette fois à les rencontrer.

« Le mouvement a commencé à Pékin mais s’est étendu à toute la Chine. Près d’ici, à Canton, l’activiste le plus connu était Wang Xizhe [Un des trois auteurs de Chinois si vous saviez, Christian Bourgois, 1976]. Ce qu’ils demandaient : la démocratie et un État de droit. Pendant cette période, après être devenu professeur dans une école de comptabilité, je me suis rendu plusieurs fois à Canton. J’étais l’un des premiers et nous les soutenions financièrement car la majorité d’entre eux étaient des ouvriers. Le voyage durait une demi-journée et en contrepartie nous rapportions en fraude les brochures qu’ils éditaient. La plupart des textes passés ainsi à l’Ouest, c’est nous qui les avons sortis. Je suis venu régulièrement une fois par mois pendant un an. Nous leur apportions aussi des livres et nous en discutions ensemble. J’étais alors trotskiste et j’ai amené notamment les livres d’Harold Isaacs [Tragédie de la révolution chinoise, 1925-1927, Gallimard, 1967 ; et Épitaphe pour une révolution, Gallimard-témoins, 1989].

« En 1981, Deng Xiaoping décida d’en finir avec le mouvement démocratique. Tous les "dissidents" furent arrêtés et moi aussi. J’ai été le seul étranger arrêté. J’étais connu des services de police et des douaniers. Je pense qu’ils ont voulu faire exemple avec moi pour dire aux gens de Hong Kong de ne pas s’occuper de la politique menée à l’intérieur de la Chine. Il y avait à ce moment-là deux camps parmi les dissidents : ceux qui comme Wei Jingsheng étaient qualifiés de pro-occidentaux et ceux qui se définissaient comme marxistes, voir maoïstes, avec certains sympathisants trotskistes comme dans le Sichuan. Ces marxistes croyaient dans le gouvernement mais voulaient plus de démocratie. À ma connaissance, il n’y avait pas d’anarchistes [Mais si ! Même s’il s’agit de quelques groupes isolés (voir L’Anarchisme matrice de la révolution chinoise de Jean-Jacques Gandini in « L’Actualité de l’anarchisme », n° 123-124 de la revue L’Homme et la société, 1997)] car tous ces activistes ont été élevés dans l’idéologie communiste et ils croyaient en Mao et dans les notions de "patrie" et de "nation".

10 ans de prison

« Après mon arrestation, j’ai été jugé dans des conditions similaires à celles de Wei Jingsheng. J’ai eu droit à un avocat d’office. Le procès a eu lieu l’après-midi mais le verdict avait déjà été rendu le matin. J’ai fait appel mais la Cour a confirmé : dix ans. Considéré comme "criminel j’ai été transféré dans un établissement de "réforme par la pensée" regroupant deux mille prisonniers et ils ont essayé de me faire un lavage de cerveau.

« En effet, dans les années 1950-1960, pour sortir de prison il fallait au préalable confesser ses crimes. Les gardiens croyaient alors dans leur mission et les prisonniers politiques étaient en grand danger car pour eux vous étiez l’ "ennemi", le "diable". Mais avec la Révolution culturelle, nombre de hiérarques de haut rang, ainsi que leur famille, se sont retrouvés en prison et ont parfois été torturés jusqu’à la mort. En 1975, peu avant sa mort, Zhou Enlaï rédigea un article resté fameux dénonçant ces pratiques et demandant l’arrêt de ces tortures et de considérer les prisonniers comme des être humains.

« Il y eut alors un réel changement. Les prisonniers politiques ne furent plus considérés comme une espèce à part mais comme des criminels comme les autres. Certes, après le travail, il fallait assister à des cours d’éducation politique et se confesser, mais qu’on y croie ou pas, désormais les gardiens s’en fichaient. Dans la mesure où l’on disait oui, ça leur suffisait, mais le problème avec moi c’était que j’étais le seul qui ne voulait pas se confesser ! Ils étaient ennuyés et ils ont essayé de me convaincre en m’ "éduquant", mais sans violence physique. Ils avaient des consignes de Pékin.

« En 1982-1983 s’est produit l’impact de la Réforme économique. Avant tout était mis en place directement par l’État central alors que désormais l’échelon local acquérait une autonomie importante sur le plan économique. L’État ne donnant plus de subventions pour les prisons, aux directeurs d’établissements de se débrouiller, et cette irruption de l’argent changea tout. La prison devenait une véritable entreprise gérée par des managers allant eux-mêmes à l’extérieur signer des contrats. Au point que l’État ne sait même plus désormais ce que produit telle ou telle prison car ces établissements ayant acquis leur indépendance financière produisent tout et n’importe quoi dans la mesure où cela rapporte de l’argent. Ce phénomène a changé la dynamique à l’intérieur de la prison. Les rapports gardiens-prisonniers se sont transformés en rapports managers-travailleurs. Désormais les gardiens ont intérêt à bien traiter les prisonniers et à ce qu’ils fabriquent des produits de qualité car leur enveloppe financière dépend du rendement effectif de ceux-ci et des ventes sur le marché !

La torture de l’isolement

« Pour en revenir à ma situation personnelle, mes conditions de vie étaient éprouvantes au début car j’étais surveillé nuit et jour. En outre le gouvernement de Hong Kong n’a pas voulu se mêler de cette affaire "politique" et ne m’a en rien soutenu. Par contre j’ai reçu l’aide de mes amis politiques, des groupes trotskistes et aussi des anarchistes [1]. L’un d’entre eux a ainsi engagé une grève de la faim d’un jour à la date anniversaire de mon emprisonnement, puis de deux jours au bout de deux ans et ainsi de suite jusqu’à dix jours pour les dix ans.

« À partir de 1985, les choses ont changé parce que les démocrates activistes ont été plus nombreux à se retrouver en prison. Aussi pour éviter la "contagion", les autorités, notamment dans le Guandong, ont construit de nouveaux établissements d’une dizaine de cellules seulement mais destinées à l’isolement solitaire, avec un gardien par prisonnier. J’ai passé ainsi trois ans dans ce nouvel établissement et sur mes dix ans de prison j’en ai passé six à l’isolement. Pas de violence physique mais une torture psychologique éprouvante. Pendant un an pas de livre et des difficultés pour obtenir du papier et un stylo. Mais après cela a été possible. Je ne pouvais en outre correspondre uniquement qu’avec mes parents, pas même avec ma femme.

« Amnesty International m’a reconnu comme prisonnier de conscience et une mobilisation s’en est suivie. Je l’ai su lors d’une visite de mes parents, qui me l’ont dit. J’avais droit à une visite d’une demi-heure deux fois par an, en présence d’un gardien. Ce dernier mettait d’ailleurs mes parents en garde car je ne devais rien savoir de ce qui se passait à l’extérieur. Mais malgré tout je pouvais savoir, et notamment lors des événements de mai-juin 1989 car nous recevions par abonnement des journaux, uniquement de l’intérieur de la Chine, certes, mais qui procédaient par allusion comme lors du 70e anniversaire du mouvement du 4 mai 1919. Au ton de l’article, je me suis douté qu’il se passait quelque chose et j’en ai parlé avec Wang Xizhe et les autres prisonniers politiques car, bien qu’étant en cellule d’isolement, nous communiquions à travers le mur, échangeant ainsi nos impressions. Au début du mouvement, les gardiens voyaient avec sympathie les étudiants, reconnaissant que les autorités devaient changer. Mais quand la répression s’est enclenchée, ils sont rentrés dans le rang.

48 heures pour quitter le pays

« À l’approche de la fin de ma peine, ils tentèrent à nouveau de me forcer à me confesser, d’autant qu’il y a eu alors une grande mobilisation en ma faveur à Hong Kong et une importante couverture médiatique dans les journaux et à la télévision. Mon cas est remonté jusqu’à Pékin et les autorités centrales se sont demandées si je pouvais ou non être libéré sans confession préalable. Si je refusais, elles voulaient me contraindre à rester en Chine. Mais j’ai refusé le chantage. Aussi n’ai-je su que le dernier jour que j’étais libéré et que j’avais quarante-huit heures pour quitter le pays. Elles ont été en outre obligées de revenir sur ma condamnation car j’aurais du normalement être assigné à résidence comme "travailleur libre" pendant encore deux ou trois ans.

« C’est donc "légalement" que je suis parti mais je ne peux pas revenir en Chine car j’ai continué à mener des activités politiques de retour à Hong Kong, et lorsque j’ai tenté de le faire, j’ai été refoulé à la frontière. Enfin, après le 1er juillet 1997 [Éditorial de Michel Bonin qui vient de paraître dans le n° 42 de Perspectives chinoises ; « Après trois mois de transformation de l’ancien territoire de la couronne britannique en Région administrative spéciale, force est de constater que Hong Kong est toujours Hong Kong et que la chape de plomb tant redoutée par certains ne s’est pas encore abattue sur ce flot de liberté. » J’insisterai pour ma part sur le « pas encore »...], même si la situation s’aggrave, je continuerai mon combat sur place. J’y suis, j’y reste ! »

https://www.monde-libertaire.fr/?page=archives&numarchive=9405


Notes

[1Lenny, cité dans l’article mentionné note 3, a même composé une chanson en sa faveur.

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