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FERAL FAUN - LA NATURE COMME SPECTACLE
posté le 06/07/18 Mots-clés  environnement  réflexion / analyse 

Le titre orignal est Nature as Spectacle, Image of Wilderness vs Wildness. J’ai eu du mal à le traduire... J’ai ensuite décidé de laisser wilderness et wildness dans la traduction ci-dessous. Le fait est que ces questions sont débattues depuis longtemps aux USA, et il existe donc des termes qui ont un sens spécifique, certainement plus profond qu’ici. [NDT - Delenda Est Éditions]

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(Note de l’auteur : l’utilisation fréquente de guillemets dans ce texte sert à renforcer l’idée que la nature et le sauvage sont des concepts, pas des créatures réelles.)

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LA NATURE COMME SPECTACLE

La nature n’a pas toujours existé. Elle ne se trouve pas au fin fond des forêts, dans le cœur du puma ou dans les chants des pygmées ; elle se trouve dans les philosophies et les constructions imagées d’êtres humain-es civilisé-es. Des éléments qui peuvent sembler contradictoires sont tissés ensemble, créant ainsi la nature comme construction idéologique pour supprimer et exprimer nos gestes sauvages.

La civilisation est monolithique et la manière civilisée de concevoir tout ce qui est observé l’est également. Confronté à la myriade d’êtres vivant-es partout autour de lui, l’esprit civilisé a besoin de catégoriser afin de ressentir qu’il comprend (bien qu’en fait tout ce qu’il comprend ne consiste qu’à savoir comment faire des choses utiles à la civilisation). La nature est une des catégories civilisées les plus essentielles, l’une des plus utiles pour contenir le sauvage présent dans chaque individu humain et pour imposer leur auto-identification de civilisé-es, d’êtres sociaux.

Il est probable que la première conception de nature fut quelque chose de similaire à ce que l’on peut trouver dans l’ancien testament de la Bible : le sauvage diabolique, un endroit de désolation habité par des bêtes féroces et venimeuses, par des démons malicieux et par l’image du fou. Cette conception servait un objectif particulièrement important aux premières civilisations. Elle provoquait la peur de ce qui était sauvage, et permettait de garder la plupart des gens entre les murs des villes, tout en donnant à ceux qui sortaient une posture défensive, une attitude les plaçant comme étant en territoire ennemi. De cette manière, ce concept a aidé à créer la dichotomie entre « humain » et « nature » qui empêche les individus de vivre sauvagement, ce qui signifie selon leurs désirs.

Mais une conception totalement négative de la nature ne pouvait qu’atteindre ses limites d’utilité puisqu’elle faisait de la civilisation une forteresse close et assiégée. Pour survivre, la civilisation doit s’étendre et être capable d’exploiter toujours plus. « La nature » devint alors un panier de ressources pour la civilisation, une « mère » nourrissant « l’humanité » et sa civilisation. Elle était belle, digne d’adoration, de contemplation, d’étude... et d’exploitation. Elle n’était plus démoniaque... mais chaotique, capricieuse et peu fiable. Heureusement pour la civilisation, « la nature humaine » a évolué, rationnelle et avec le besoin d’ordonner les choses, de les mettre sous contrôle. Les endroits sauvages devinrent nécessaires pour que les gens puissent étudier et contempler la « nature » à l’état vierge, mais précieusement pour que les êtres humains civilisés puissent en venir à la compréhension et au contrôle des procédés « naturels » afin de les utiliser pour étendre la civilisation. Et donc le « sauvage démoniaque » fut éclipsé par la « nature » ou le « sauvage » qui eurent alors une valeur positive pour la civilisation.

Le concept de nature crée des système de valeur sociale et de moralité. A cause des éléments apparemment contradictoires disparus lors du développement de la « nature », ces systèmes peuvent aussi apparaître comme contradictoires ; mais ils ont tous le même objectif : notre domestication. Celles et ceux qui nous disent d’ « agir de manière civilisée » et celles et ceux qui nous disent d’« agir naturellement » nous disent réellement la même chose : « Vivez en accord avec les valeurs externes, non pas selon vos désirs. » La morale du naturel n’a pas été moins vicieuse que n’importe quelle autre morale. Les gens ont été emprisonné-es, torturé-es et même tué-es pour avoir commis des « actes contre nature » – et le sont encore. La « nature », elle aussi, est un dieu laid et exigeant.

Depuis ses débuts, la nature a été une image crée par l’autorité pour renforcer son pouvoir. Il n’y a rien de surprenant que dans la société moderne, où l’image domine la réalité et semble souvent même la créer, la « nature » soit reconnue comme un moyen de nous garder domestiqué-es. Les shows télé sur la « nature », les calendriers du Sierra Club (1), les magasins de fringues « wilderness », la bouffe et les fibres « naturelles », le président « environnemental » et l’écologie « radicale » conspirent tous ensemble pour créer la « nature » ainsi que notre relation « appropriée » avec elle. L’image provoquée conserve des aspects du « sauvage démoniaque » des débuts de la civilisation sous forme subliminale. Les émissions sur la « nature » comportent toujours des scènes de prédation et les directeurs de ces émissions ont admis avoir donné des secousses électriques aux animaux pour les pousser à se battre. Les avertissements données aux aspirant-es explorateurs du « sauvage » concernent les animaux et les plantes dangereux-euses et la quantité de produits crées par les magasins de fringues wilderness pour y faire face est plutôt excessive d’après mes expériences de balades dans des endroits sauvages. L’image qu’on nous donne de la vie hors civilisation est celle d’une lutte pour la survie.

Mais la société du spectacle a besoin que le « sauvage démoniaque » soit subliminal pour l’utiliser efficacement. L’image dominante de la « nature » est qu’elle est une ressource et quelque chose de beau qu’il faut contempler et étudier. « Les contrées sauvages » sont des endroits où nous pouvons nous replier un court moment, si on est bien équipé-es, pour s’échapper de la banalité de la vie quotidienne, pour se relaxer et méditer ou pour y trouver l’excitation et l’aventure. Et bien sûr, la « nature » reste la « mère » qui nous fourni nos besoins, la ressource à partir de laquelle se crée la civilisation. Dans la culture de la marchandise, la « nature » rentabilise le désire d’aventure sauvage, de la vie libérée de la domestication, en nous vendant son image. Le concept subliminal du « sauvage démoniaque » donne à l’aventure dans les bois le goût piquant du risque qui attire les aventurier-ers et les rebelles. Elle renforce aussi l’idée que nous n’y sommes pas vraiment chez nous, nous vendant pour l’occasion alors d’innombrables produits jugés nécessaires pour les incursions dans les endroits sauvages. Le concept positif de nature nous donne le sentiment que nous devons essayer les endroits sauvages (sans réaliser que les concepts avec lesquels on nous a nourri créeront ce que nous avons fait au moins autant que ce qui nous entoure réellement). De cette manière, la civilisation récupère avec succès jusqu’à ces endroits qui ne semblent pas nous toucher directement, en les transformant en « nature », en « contrées sauvages », en des aspects du spectacle qui nous maintiennent domestiqué-es.

La « nature » nous domestique car elle transforme ce qui est sauvage en une entité monolithique, un royaume immense séparé de la civilisation. Les expressions d’une quelconque sauvagerie au milieu de la civilisation sont étiquetées comme de l’immaturité, de la folie, de la délinquance, du crime ou de l’immoralité, leur permettant d’être exclus, enfermés, censurés ou punis tout en maintenant l’idée que ce qui est « naturel » est bon. Quand l’idée de « sauvage » devient un royaume extérieur à nous plutôt qu’une expression de notre libre esprit individuel, il peut alors y avoir des experts dans le domaine du « sauvage » qui peuvent nous rapprendre les manières « correctes » de se « connecter » avec lui. Sur la côte ouest, il existe toute sorte de professeurs spirituels qui se font de la thune en vendant un « sauvage » aux yuppies (jeunes cadres dynamiques) qui ne menacent en aucune manière que ce soit leurs rêves d’entreprises, leurs Porsches ou leurs appartements en copropriété. Ce qui est « sauvage » est une industrie générant énormément de profits de nos jours.

Les écologistes – même les écologistes « radicaux » – y jouent parfaitement leur rôle. Plutôt que d’essayer de devenir sauvage et de détruire la civilisation avec l’énergie de leurs désirs déchaînés, ils et elles essayent de « sauver ce qui est sauvage ». Dans la pratique, ça signifie quémander ou essayer de manipuler les autorités afin d’arrêter les activités les plus nocives de certaines industries et transformer des poches de bois, de déserts et de montagnes relativement indemnes en des « Zones sauvages ». Ce qui ne fait que renforcer le concept de wildness en entité monolithique, « wilderness » ou « nature », ainsi que la marchandisation inhérente à ce concept. La base même du concept de « Zone sauvage »est la séparation entre le « sauvage » et l’« humanité ». Il n’y a donc pas à être surpris-e que l’une des branches de l’idéologie écologiste « radicale » a créé le conflit entre le « biocentrisme » et l’« anthropocentrisme » alors que nous devrions être autre chose qu’égoïste.

Et même ces « écologistes radicaux » qui affirment vouloir réintégrer les gens dans la « nature » se dupent. Leur vision du « sauvage, un tout symbiotique » (comme l’a formulé l’un d’entre eux) n’est rien d’autre que le concept monolithique créé par la civilisation formulé de manière quasi mystique. « Le sauvage » continue à être une entité monolithique pour ces écologistes mystiques, un être meilleur que nous, un dieu à qui l’on doit se soumettre. Mais la soumission, c’est la domestication. La soumission est ce qui permet à la civilisation de continuer d’avancer. Peu importe le nom de l’idéologie qui renforce la soumission – que ce soit « nature », que ce soit « sauvage, un tout symbiotique » : le résultat ne sera toujours que la continuation de la domestication.

Quand le sauvage est perçu comme n’ayant rien à voir avec un quelconque concept monolithique, y compris la « nature » ou le wilderness. Quand il est perçu comme l’esprit libre potentiel chez les individus qui pourrait se manifester à tout moment, alors seulement il devient une menace pour la civilisation. Quiconque d’entre nous pourrait passer des années dans le « sauvage » mais si nous continuons à voir ce qui nous entoure à travers les yeux de la civilisation, si nous continuons de voir les myriades d’êtres vivants comme étant de manière monolithique la « nature », le « sauvage », le « sauvage, un tout symbiotique », nous serions toujours civilisé-es, nous ne serions pas sauvages. Mais si au milieu de la ville, à n’importe quel moment nous refusons activement notre domestication, nous refusons d’être dominé-es par les rôles sociaux qui nous sont imposés et qu’à la place nous vivons selon nos passions, nos désirs et nos caprices, si nous devenons les êtres uniques et imprévisibles qui se cachent sous les rôles, nous sommes, à ce moment là, sauvages. Jouer intensément parmi les ruines d’une civilisation en décomposition (mais ne soyez pas dupes, même en ruines elle reste un ennemi dangereux capable de tituber pour longtemps), nous pouvons faire ce qu’il y a de plus improbable pour la faire valdinguer. Et les rebelles libres d’esprit rejetteront le survivalisme de l’écologie comme étant juste une autre tentative de la civilisation de supprimer la vie libre et ferons tout leur possible pour vivre la danse chaotique et en évolution constante de la libre association, des individus uniques opposé-es à la civilisation et à sa tentative de contenir le sauvage, la vie libre d’esprit, tentative appelée « Nature ».

Extrait “Anarchy : A Journal Of Desire Armed”, numéro #29, Été 1991. Republié par Elephant Editions (Londres) 2000/2001 dans la collection “Feral Revolution”

Feral FAUN

(1) Association écolo américaine proche du Parti Démocrate. (NDT)


posté le 6 juillet 2018 Alerter le collectif de modération à propos de la publication de cet article. Imprimer l'article

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