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Socialisme féministe : Marcuse

posté le 31/10/18 par http://lemoinebleu.blogspot.com/2018/10/socialisme-feministe.html Mots-clés  féminisme 

Herbert Marcuse et Angela Davis.

(Précision n°1 : cette photographie n’a pas été prise au soi-disant

Bandung du Nord « décolonial ».

Précision n°2 : La vieillesse n’est pas toujours un naufrage.)

***

L’époque n’est pas marcusienne. C’est peu dire. Nous le sommes, quant à nous, plus que jamais. Ce n’est ni chez les balourds althussériens illisibles, et sans intérêt, de Théorie Communiste (sic), ni chez quelque autre crétin que ce soit d’esstrèmegôche islamo-racialo-compatible et inter-classiste que nous prenons quotidiennement notre pied théorique et utopique. C’est ici. Nous ne sommes pas marcusiens pour rien : nous nous reconnaissons dans tout cela, nous nous lisons tels que nous écririons si nous possédions nous-mêmes un tant soit peu du talent, sinon du génie nécessaire (et à tout le moins : un peu plus de temps et de loisir) pour penser et produire quelque chose de semblablement valable. Nous reconnaissons ainsi dans le père Herbert, au-delà du temps, un ami, un maître, et un frère de pensée. À moins que ce ne soit une soeur, car là est aussi l’intérêt du bonhomme que son idéal de l’androgyne social, tel que présenté par lui ci-dessous, est aussi le nôtre. On est bien loin de la virilité indigène essentialisée que certains misérables petit-commerçants de fabrique tentent de nous fourguer en continu, parmi ces temps mauvais de pré-guerre civile raciste et fasciste qu’ils auront rendu possibles et nourris. Qu’ils crèvent. Nous attendons malgré eux des jours meilleurs, en dépit de tous leurs sales efforts contre-révolutionnaires.

Le texte ci-dessous est extrait du fort judicieux Sommes-nous déjà des hommes ?, recueil d’articles souvent devenus rares et indisponibles, voire inédits (1941-1979), publié chez Qs ? éditions voilà quelques mois. Un magnifique boulot de Fabien Ollier, que nous saluons avec enthousiasme. Notre ami et camarade de toujours Lac-Han-Tse en a commis récemment une recension efficace, à retrouver ICI.
Marcuse rules, mec !
On s’en bat, de ta « structure » post-moderne pourrie !

***

« Un mouvement autonome de libération des femmes n’est pas seulement justifié, il est nécessaire.

Maintenant deux remarques préliminaires sur la situation du mouvement de libération des femmes tel que je le vois. Le mouvement est né et fonctionne à l’intérieur d’une civilisation patriarcale. Il doit donc être initialement étudié en fonction du statut réel des femmes dans la civilisation dominée par le mâle.

Deuxièmement le mouvement fonctionne dans une société de classes, et c’est le premier problème ; les femmes ne constituent pas une classe au sens où l’entend Marx. La relation homme-femme traverse les démarcation de classes.

Toutefois, les besoins immédiats et les potentialités des femmes sont incontestablement conditionnés dans une large mesure par leur appartenance de classe. Cependant, il y a de bonnes raisons pour parler de la "femme" en tant que catégorie générale, par opposition à l’"homme". À savoir le long processus historique au cours duquel les caractéristiques sociales, mentales et même physiologiques des femmes se sont développées différemment de celles de l’homme, et en contraste avec elles. Quant aux problèmes de savoir si les caractéristiques "féminines" ou "femelles" sont le résultat d’un conditionnement social ou si elles sont, d’une certaine manière, naturelles ou biologiques, ma réponse est la suivante : au-dessus et au-delà des différences physiologiques évidente entre le mâle et la femelle les caractéristiques féminines sont le résultat d’un conditionnement social. Cependant, le long processus des milliers d’années de conditionnement social a fait qu’elles sont devenues une "seconde nature" et ceci ne se modifie pas automatiquement par l’établissement de nouvelles institutions sociales. Ainsi il peut y avoir discrimination envers les femmes même dans une société dite "socialiste".

Dans la civilisation patriarcale, les femmes ont subi une oppression spécifique, et leur développement physique et mental a été canalisé dans une direction spécifique. Dans ces conditions, un mouvement de libération des femmes autonomes n’est pas seulement justifié, il est nécessaire. Mais les buts mêmes de ce mouvement nécessitent des changements énorme dans la société, sur le plan de son organisation matérielle aussi bien qu’au niveau de ses valeurs intellectuelles. Il ne peut donc être obtenu que par la transformation du système social tout entier. En vertu de sa propre dynamique, le mouvement est lié au combat politique pour la révolution, pour la liberté des hommes et des femmes. Car, sous la dichotomie homme-femme et la dépassant, il y a l’être humain, commun aux individus mâles et femelles : l’être humain dont la libération, l’épanouissement sont toujours en jeu.

Le mouvement opère à deux niveaux : d’abord le combat pour la pleine égalité économique, sociale et culturelle. Ici se pose une question : une telle égalité économique, sociale et culturelle peut-elle être obtenue dans le cadre capitaliste ? Je reviendrai sur cette question mais je veux avancer une hypothèse préliminaire : il n’y a pas de raison économique qui fasse que cette égalité ne puisse être obtenue à l’intérieur du cadre capitaliste bien que cela suppose une modification du capitalisme. Mais les potentialités, les buts mêmes du mouvement de libération des femmes vont bien au-delà, à savoir qu’il touche à des domaines qui ne pourront jamais être atteints dans le cadre capitaliste, ni dans le cadre d’aucune autre société de classes. L’accomplissement de ces objectifs nécessiterait une seconde étape où le mouvement transcenderait le cadre dans lequel il fonctionne à l’heure actuelle. À cette étape, "au-delà de l’égalité", la libération implique la construction d’une société régie par un principe de réalité différent, une société dans laquelle la dichotomie actuelle masculin-féminin serait dépassée dans les relations sociales et individuelles et les être humains.

Ainsi le mouvement porte en lui l’image, non seulement d’institutions sociales nouvelles, mais aussi d’un changement de conscience, d’une transformation des besoins instinctuels des hommes et des femmes libérés des contraintes de la domination et de l’exploitation. Et c’est le plus révolutionnaire et le plus subversif du mouvement. Il signifie non seulement un engagement dans le socialisme (l’entière égalité des femmes ayant toujours été une exigence socialiste fondamentale), mais l’engagement dans une forme spécifique de socialisme qu’on a appelé le "socialisme féministe". Je reviendrai sur ce concept plus tard.

Ce qui est en jeu dans cette transcendance, c’est la négation des valeurs d’exploitation et de répression de la civilisation patriarcale. Ce qui est en jeu, c’est la négation des valeurs imposées et reproduites dans la société par la domination mâle. Et une subversion aussi radicale des valeurs ne pourra jamais être le simple sous-produit d’institutions sociales nouvelles. Elle doit avoir ses racines dans les hommes et les femmes qui créent ces nouvelles institutions.

Que signifie cette subversion des valeurs dans la transition vers le socialisme ?

D’autre part, cette transition est-elle, en quelque sens que ce soit, la libération et l’essor de caractéristiques spécialement féminines à l’échelle de la société ? Pour répondre à la première question, voici quelles sont les valeurs dominantes de la société capitaliste : productivité guidée par le seul profit, recherche du succès à tout prix, esprit de compétition. C’est, en d’autres termes, le "principe de rendement", le règne de la rationalité fonctionnelle qui rejette toute passion, une double moralité : "l’éthique du travail" qui signifie pour la grande majorité de la population la condamnation à un travail aliéné et inhumain, et la volonté de puissance, l’étalage de la force et de la virilité. Or, selon Freud, cette hiérarchie de valeurs reflète une structure mentale dans laquelle l’énergie agressive primaire tend à réduire et à biaiser l’instinct de vie, c’est-à-dire l’énergie érotique. Selon Freud, cette tendance destructive dans la société s’intensifie au fur et à mesure que la civilisation doit avoir recours à une répression accrue afin de maintenir sa domination face aux possibilités de jour en jour plus réelles de libération ; à son tour, cette répression accrue conduit à une stimulation d’un surplus d’agressivité et à sa canalisation en un type d’agression utile à la société. Cette mobilisation totale de l’agressivité ne nous est que trop familière aujourd’hui : militarisation, caractère de plus en plus brutal des forces de "l’ordre", fusion de la sexualité et de la violence, attaque directe contre l’instinct de vie qui nous pousse à vouloir préserver et reconstruire l’environnement, attaque contre la législation "antipollution", etc.

Ces tendances sont enracinées dans l’infrastructure même du capitalisme avancé. L’aggravation de la crise économique, les limites de l’impérialisme, la reproduction de la société en place par le gâchis et la destruction, tout cela se fait de plus en plus sentir et nécessite des contrôles sans cesse accrus et étendus de la population pour la maintenir au pas. Ces contrôles et cette manipulation pénètrent profondément la structure mentale et touchent au domaine de l’instinct même. Aujourd’hui, la totalisation de l’agressivité et la répression pénètrent la société tout entière à un degré tel que l’image du socialisme s’en trouve modifiée sur un point essentiel. Le socialisme en tant que société qualitativement différente doit incarner l’antithèse, la négation historique des besoins et des valeurs restrictifs et répressifs du capitalisme comme formes de culture dominée par le mâle.

Les conditions objectives d’une telle antithèse et d’une telle subversion des valeurs mûrissent, et elles rendent possible l’essor, du moins comme phase transitoire dans la reconstruction de la société, des caractéristiques qui ont été attribuées aux femmes plutôt qu’aux hommes dans la longue histoire de la civilisation patriarcale. Formulées comme antithèses des qualités masculines dominantes, ces qualités féminines seraient la réceptivité, la sensibilité, la non-violence, la tendresse, etc. Ces caractéristiques se situent en effet en opposition à la domination et à l’exploitation. Au niveau psychologique primaire, elle serait du domaine de l’Éros, elles exprimeraient l’énergie de l’instinct de vie contre l’instinct de mort et l’énergie destructive. Une question se pose ici : pourquoi ces caractéristiques de l’Éros apparaissent-elles comme spécifiquement féminines ? Pourquoi ces mêmes caractéristiques n’ont-elles pas façonné les qualités masculine ?

Les bases de la domination mâle et les débuts du féminisme.

Ce processus a une histoire vieille de milliers d’années. Au début, la défense de la société en place et de sa hiérarchie dépendait de la force physique, ce qui a eu pour conséquence de réduire le rôle de la femme périodiquement handicapée par des grossesses et les soins des enfants. La domination mâle, une fois établie sur ces bases, s’est étendue, d’une sphère à l’origine militaire, à d’autres institutions sociales et politiques. La femme en vint à être considérée comme un être inférieur, plus faible, essentiellement auxiliaire, appendice de l’homme, objet sexuel, outil de reproduction. Et ce n’est qu’en tant que travailleuse qu’elle connut un type d’égalité, mais une égalité répressive, avec l’homme. Son corps et son esprit furent ruinés, ils devinrent des objets. Et de même que son développement intellectuel fut bloqué, ainsi en fut-il de son développement érotique. La sexualité fut objectivée comme moyen vers une fin : la procréation ou la prostitution.

Un premier contre-courant se fit jour au tout début de la période moderne, au douzième et treizième siècle, et, fait très significatif, dans le contexte même de la rupture historique qu’ont représenté les grands mouvements hérétiques des Cathares et des Albigeois. À cette époque, l’autonomie de l’amour, l’autonomie de la femme furent proclamées, ce qui contrastait et allait à l’encontre de l’agressivité et de la brutalité mâles. L’Amour Romantique : je suis parfaitement conscient du fait que ces termes sont devenus tout à fait péjoratifs, en particulier au sein du mouvement. Cependant je veux leur attacher ici un caractère plus sérieux et je les prends dans le contexte historique où ces événements devraient être étudiés : ce fut la première subversion de la hiérarchie des valeurs en place, le premier grand mouvement de protestation contre la hiérarchie féodale et le système de "loyautés" propres à cette hiérarchie, particulièrement pernicieux et répressif envers les femmes.

Il est vrai que ce mouvement de protestation, cette antithèse furent en grande partie idéologiques et limités à la noblesse. Cependant, ce ne fut pas entièrement idéologique. Les normes sociales dominantes furent subverties dans ces fameuses cours d’amour créées par Éléonore d’Aquitaine où le jugement était presque toujours en faveur des amants et contre le mari, le droit de l’amour ayant la préséance sur le droit du seigneur féodal. Et c’est une femme que l’on dit avoir défendu le dernier bastion albigeois contre les armées meunières des barons du Nord. Ces mouvements progressistes furent cruellement anéantis. Ces débuts fragiles du féminisme qui, de toute façon, avaient une base de classe fragile furent écrasés. Mais néanmoins le rôle de la femme changea graduellement avec le développement de la société industrielle. Sous l’impact du progrès technique, la reproduction sociale dépend de moins en moins de la force et de la capacité physique, que ce soit à la guerre, dans le processus matériel de production ou dans le commerce. Le résultat fut une plus vaste exploitation des femmes en tant qu’outil de travail. L’affaiblissement de la base sociale de la domination mâle ne mit pas pour autant un terme à cette domination perpétuée par la nouvelle classe dirigeante. La participation croissante des femmes dans l’industrie, qui sapait les bases matérielles de la hiérarchie mâle, augmentait la surexploitation des femmes qui, outre leur travail à la production, étaient ménagères, mères, servantes.

Aujourd’hui dans le capitalisme avancé.

J’ai parlé d’une modification nécessaire de la notion de socialisme, parce que je crois qu’il y a dans le socialisme marxien (sic) des restes, des éléments de perpétuation du "principe de rendement" et de ses valeurs. Par exemple, l’accent toujours mis sur le développement toujours plus efficace des forces productives, l’exploitation toujours plus productive de la nature, la séparation du royaume de la liberté du monde du travail. Les potentialités du socialisme aujourd’hui transcendent cette image. Le socialisme en tant que mode de vie qualitativement différent n’utiliserait pas seulement les forces productives dans le but de réduire le travail aliéné et le temps de travail. Ce serait aussi afin de faire de la vie une fin en soi, de développer les sens et l’intellect pour apaiser l’agressivité, de jouir de la vie, de dégager les sens et l’intellect de la rationalité de la domination, ce serait la créativité réceptive opposée à la productivité répressive.

Dans ce contexte, la libération des femmes apparaîtrait comme l’antithèse du "principe de rendement", et comme la fonction révolutionnaire de la femme dans la reconstruction de la société. Loin d’entretenir la soumission et la faiblesse, les caractéristiques féminines mineraient la domination et l’exploitation. Elles apparaîtraient comme les nécessités et les buts éventuels de l’organisation socialisée de la production, de la division sociale du travail, de la définition des priorités de la société une fois la pénurie vaincue ; ces caractéristiques cesseraient d’être spécifiquement féminines, dans la mesure où elles deviendraient universelles dans l’organisation de la société socialiste, aussi bien sur le plan matériel qu’intellectuel.

L’agressivité primaire persisterait, comme ce serait le cas dans n’importe quel type de société, mais elle perdrait son caractère spécifiquement masculin de domination et d’exploitation. Le progrès technique, aujourd’hui véhicule principal de l’agressivité productive serait libéré de ses traits capitalistes et dirigé vers la destruction du capitalisme destructeur. Je pense qu’il y a de bonnes raisons d’appeler cette image de société socialiste le "socialisme féministe" : la femme serait parvenue à une complète égalité économique, politique et culturelle, dans l’épanouissement de ses facultés ; au-dessus, et par-delà cette égalité, les relations sociales aussi bien que personnelles serait pénétrées de cette sensibilité réceptive qui sous la domination mâle était en grande partie du domaine féminin ; l’antithèse masculin-féminin serait alors transformée en synthèse : le mythe antique de l’androgyne.

Je dirais quelques mots sur ce produit extrême d’une pensée si vous voulez romantique, ou spéculative, qui a mon sens n’est ni si extrême ni si spéculative. On ne peut attribuer à l’idée d’androgyne d’autres sens rationnel que la fusion dans l’individu des caractères mentaux et somatiques qui était inégalement développés chez les femmes et les hommes dans la société patriarcale. Dans cette fusion, les caractéristiques féminines, une fois la domination mâle abolie, l’emporteraient sur leur répression. Mais en aucun cas, une fusion androgyne ne pourrait abolir les différences naturelles entre l’homme et la femme en tant qu’individus. Toute joie, tout chagrin, prennent racine dans cette différence, dans cette relation à l’autre, dont on veut devenir part et dont on veut qu’il ou qu’elle devienne part de soi-même et qui ne peut et ne deviendra jamais cette part de soi-même. Ce type de conflit insoluble entre besoins et valeurs contradictoires continuerait donc à se poser au socialisme féministe. Mais le caractère androgyne de la société pourrait petit à petit réduire la violence et l’humiliation dans la résolution de ces conflits.

Le socialisme féministe.

Cependant, le capitalisme avancé à créé peu à peu les conditions matérielles qui permettent de transposer les caractéristiques féministe d’un plan idéologique à un niveau réel ; il a créé les conditions objectives qui permettent de transformer la faiblesse qui leur était attachée en une force, de transformer l’objet sexuel en un sujet, et de faire du féminisme une force politique dans la lutte contre le capitalisme, contre le "principe de rendement". C’est dans cette perspective qu’Angela Davis parle de la fonction révolutionnaire des femmes, en tant qu’antithèse au "principe de rendement", dans un article écrit de la prison de Palo Alto : "Les femmes et le capitalisme", en décembre 1971. »

(Herbert Marcuse, Marxisme et féminisme, 1974)


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