La subordination du journalisme au pouvoir économique

Tandis qu’au tournant des années 2000 se développent en France des analyses structurales du champ journalistique qui connaissent une importante diffusion internationale, la dernière décennie a été marquée par une perte de vitesse de ces enquêtes au profit de travaux centrés sur les contenus et le supposé bouleversement des médias « à l’ère numérique ». Tenant peu compte des conditions sociales de production de l’information, ces derniers ont pu contribuer à désarmer la critique sociologique du journalisme [2]. Dans ce contexte, quiconque souhaite comprendre comment la construction médiatique de l’actualité sert ou dessert des intérêts sociaux, ne peut que se réjouir de la publication récente, en cours ou prochaine, d’enquêtes sociologiques permettant d’actualiser l’état des savoirs sur le champ journalistique, et ce faisant de réoutiller son analyse critique [3].

Les dix articles qui composent ce dossier, réalisé par le réseau thématique « Sociologie des médias » de l’Association française de sociologie, donnent un aperçu de ce renouvellement bienvenu. Leur lecture cumulative permet de faire un point sur les structures sociales du journalisme en posant l’hypothèse d’une double recomposition de ce champ depuis une dizaine d’années : d’un côté, la poursuite et l’intensification de l’emprise du pôle commercial sur les pôles culturels et politiques, ces derniers voyant leur pouvoir de structuration s’affaiblir ; d’un autre, une verticalisation de la distribution des positions journalistiques avec une accentuation des écarts entre dominants et dominés.

Dépolarisation relative du champ journalistique

Les vagues de privatisation dans l’audiovisuel et la multiplication des chaînes commerciales au cours des années 1980 et 1990 ont contribué à une structuration triangulaire du champ journalistique qui, jusqu’à la fin des années 2000, s’est organisé autour de trois pôles : commercial, politique et culturel [4]. La financiarisation des entreprises médiatiques et leur concentration au sein de grands groupes internationaux ont accéléré la progression des rationalités économiques en son sein. En particulier, les logiques d’audimat n’ont eu de cesse de se renforcer jusque dans les rédactions de la presse dite « de référence ». Il s’ensuit qu’en dépit du maintien des aides publiques et des interventions de l’État dont peuvent bénéficier les médias situés dans les pôles culturels et politiques du champ, sa tripolarisation se révèle aujourd’hui plus diffuse.

Dans un contexte où la recherche de financement de l’information se fait plus pressante, ce sont des journaux ou des chaînes du pôle commercial et non plus des supports réputés plus sérieux, qui donnent le « La » en matière de stratégies éditoriales et de « bonnes » pratiques professionnelles [5]. Désormais, cette emprise du champ économique, réfractée dans les hiérarchies indigènes [6], s’ancre dès l’apprentissage du métier au cours duquel s’impose par exemple la figure du « journaliste interchangeable ». Samuel Bouron montre ainsi comment la consolidation d’écoles spécialisées a certes favorisé l’autonomisation de la profession, l’institutionnalisation et la clôture du champ (voir aussi l’article de Géraud Lafarge), mais également un « processus de soumission aux contraintes externes du marché ».

L’imposition toujours plus systématique des principes de classement et des modes de fonctionnement du pôle commercial aux pôles culturels et politiques explique donc largement l’affaiblissement de ces derniers. Cet affaiblissement tient également à des modifications dans les champs politiques et culturels. La dépolarisation du premier, moins clivé idéologiquement et plus professionnalisé, a vraisemblablement contribué à disqualifier le marquage politique des orientations éditoriales. Là se trouve peut-être une explication de la médiatisation accrue des responsables de l’extrême droite dont Safia Dahani montre comment, en dépit de leur hostilité aux médias, ils parviennent efficacement à en jouer le jeu. Quant aux champs de production culturelle, leur fraction dominante s’accommode bien du traitement que les médias commerciaux réservent à leurs productions [7].

Face à cette hégémonie du pôle commercial, deux dynamiques de repolitisation semblent à l’œuvre, l’une aux marges et l’autre au cœur du champ journalistique. La première correspond à la floraison de titres « indépendants », « libres », « alternatifs ». Ce mouvement constitue un indicateur d’une réaction collective de certaines fractions de la profession à l’emprise des logiques économiques. Rodney Benson montre toutefois, avec le cas de la presse à but non-lucratif aux États- Unis, que ces derniers n’échappent ni aux contraintes de leur financement (par des fondations philanthropiques privées ou, en France, des subsides étatiques), ni au rétrécissement de l’espace du pensable qui caractérise l’ère néolibérale. Il reste que c’est dans les marges du champ journalistique que s’opèrent les principales modifications avec la structuration d’un sous-champ du journalisme critique peu doté en ressources matérielles mais fortement politisant [8].

La seconde se manifeste par des mobilisations collectives de défense de l’autonomie professionnelle à travers l’émergence de groupes d’intérêt (Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne, SPIIL, ou collectifs de pigistes et précaires) et d’organes de presse (Médiapart, Premières Lignes TV) qui entendent rétablir le « rôle démocratique » des médias et un certain « sens de l’honneur » journalistique. Outre la multiplication de mouvements de grève au sein de nombreuses rédactions, une certaine revalorisation du journalisme d’investigation (leaks, papers, « L’oeil du 20 heures » [9], etc.), notamment à l’échelle locale (Nicolas Kaciaf), semble répondre aux attentes d’une profession qui supporte d’autant moins la précarisation et la routinisation de ses conditions de travail que le coût d’entrée dans la profession s’est élevé au profit des mieux dotés socialement.

Verticalisation du champ journalistique

L’hégémonie du pôle commercial, au principe de la dépolarisation relative du champ journalistique, renforce un autre principe de structuration. Morphologique plus que relationnel, vertical plus que triangulaire, il résulte de l’accentuation des écarts dans les hiérarchies professionnelles, notamment dans les salaires et les positions de prestige. Les articles d’Eric Darras et de Marie Neihouser donnent ainsi à voir la consolidation d’une élite journalistique composée d’un nombre restreint de « vedettes » monopolisant les positions ou les prestations les plus valorisantes, captant la plupart des gratifications symboliques disponibles et bénéficiant de fiches de paies sans équivalent au sein du personnel journalistique. Stratégies de personnalisation et de self-branding dans le cas des blogs étudiés par Marie Neihouser – qui montre bien que le Web révolutionne moins les hiérarchies journalistiques qu’elle n’accélère des processus déjà à l’oeuvre – ou valorisation décomplexée des très hauts salaires comme l’observe Eric Darras, indiquent que les gagnants de l’emprise accrue des logiques concurrentielles sur le travail journalistique sont à la fois plus forts et moins nombreux. Julie Sedel montre d’ailleurs l’ambivalence de la position de « patronne de presse », située en haut des hiérarchies professionnelles mais soumises, comme dans d’autres secteurs, au plafond de verre de la domination masculine et à des stratégies spécifiques de mise en scène d’un professionnalisme « au féminin ».

À l’autre bout de la hiérarchie des positions, les conditions de travail ne cessent de se précariser, cette précarité touchant plus souvent les femmes et les jeunes y compris les plus diplômés d’entre eux. Les journalistes « à vie » sont plus rares, leur carrière faisant régulièrement des détours par les métiers connexes (communication, relations presse, animation, conseil…) [10]. À l’intensification des rythmes de travail (qu’accompagne et renforce le passage à des formats numériques), s’ajoute donc une instabilité plus forte des parcours professionnels ainsi que des rémunérations bien en-deçà des attentes. Les travaux de Géraud Lafarge et Samuel Bouron sur les écoles de journalisme révèlent bien les logiques de formatage des futurs journalistes dans un contexte de routinisation du journalisme « assis », low-cost et à distance des faits d’actualité pourtant couverts. La couverture journalistique du Salon International de l’Agriculture analysé par Ivan Chupin et Pierre Mayance témoigne de ces conditions de travail dont profitent les communicants. La partie publique du salon, la moins déterminante pour saisir les transformations du secteur agricole, monopolise ainsi l’attention des nombreux journalistes présents, tandis que les coulisses de l’événement où se jouent des tractations stratégiques, sont passées sous silence.

Entre ces pôles dominants et dominés, il existe une strate intermédiaire davantage occupée par des diplômés des écoles de journalisme reconnues par la profession. Ceux-ci occupent des positions relativement stables et convenablement rémunérées. Ils ne disposent pas toujours d’un spectre de possibles professionnels très large, mais ils parviennent à trouver durablement leur place sur le marché journalistique. Se recrutant principalement dans les classes privilégiées (Géraud Lafarge), ils incarnent l’homogénéisation sociale par le haut de la profession journalistique. Car si le champ journalistique voit les inégalités en son sein s’accroître, celles-ci ne doivent pas occulter une tendance forte à l’embourgeoisement de cette profession, en particulier dans ses franges dominantes ou intermédiaires.

Les trois contributions de Géraud Lafarge, Nicolas Kaciaf et Martin Baloge avec Nicolas Hubé, donnent enfin à voir une déclinaison spatiale de cette verticalisation du champ journalistique. La distance tant matérielle que symbolique entre le journalisme depuis Paris et le journalisme en province s’est, elle-aussi, accrue et gagne à être prise en compte pour cartographier la structure du champ. Géraud Lafarge objective nettement le différentiel de ressources entre les journalistes couvrant l’actualité en région et ceux en charge de l’information nationale. Les premiers sont non seulement moins dotés socialement et professionnellement, mais exercent dans une plus grande informalité. Ils doivent faire face à des pressions plus soutenues de la part de leurs sources comme le pointe Nicolas Kaciaf à propos des journalistes d’investigation au niveau local. Cette contribution significative de la variable « zone de diffusion du média » à la structuration du champ journalistique ne s’exerce toutefois pas toujours verticalement. Comme le signalent Nicolas Hubé et Martin Baloge à travers une comparaison avec le système fédéral allemand, ses effets dépendent étroitement de la structuration territoriale du champ politique et de son degré de centralisation.

Alors que le réseau thématique « Sociologie des médias » de l’Association Française de Sociologie se réorganise en grande partie autour de ces enjeux de recherche, il entend favoriser la connaissance sociologique du journalisme et encourager les sociologues à davantage l’analyser. Trop rares sont les laboratoires de sociologie où le journalisme constitue un objet de recherche légitime. Etudier les journalistes peut pourtant aider à mieux comprendre les rapports de force qui traversent les classes privilégiées. Le glissement tendanciel du champ journalistique vers le haut et la droite du champ du pouvoir (Eric Darras) ne peut-il ainsi pas être relié à la domination croissante du capital économique sur le capital culturel au sein des bourgeoisies contemporaines ? Le champ journalistique constitue un espace stratégique dans les luttes pour la distribution sociale des blâmes et des privilèges. Si l’hégémonie qu’y exerce le pouvoir économique résulte des rapports de pouvoir entre les classes sociales, elle ne peut pas, en retour, être sans incidences sur le rendement différencié des divers types de capitaux, donc sur les hiérarchies matérielles et symbolique qui structurent la société dans son ensemble.

Jean-Baptiste Comby et Benjamin Ferron


publié le 27 février 2019