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Audio du centre fermé Caricole : “NON je ne veux pas partir”

posté le 06/08/20 par Getting The Voice Out Mots-clés  antiracisme  féminisme  répression / contrôle social  sans-papiers 

Après avoir passé près de 7 mois enfermée à Caricole, Michelle devait être expulsée ce 30 juillet 2020. Carte blanche ici

Elle a reçu un billet pour un vol à 14:55 à destination de son pays d’origine, le Cameroun.

Pour pouvoir l’expulser, l’Office des Étrangers doit lui faire un test de dépistage du Covid-19. Michelle l’a refusé car elle ne veut pas retourner au pays qu’elle a fui.

Elle témoigne ce 27 juillet juste après avoir refusé le test auprès de la directrice et la psychologue du centre : La directrice me dit : “ok, comme tu refuses de coopérer, on va te tourner le dos”. “Tourner le dos ? Je coopère par rapport à quoi ? Vous savez ce qui m’attend au pays ? Je ne peux pas rentrer. Je suis partie à l’ambassade pour demander le visa parce que je fuyais. J’arrive ici, et vous voulez me faire rapatrier volontairement ? […] Je préfère rentrer par escorte, parce que je sais qu’un renvoi par escorte, je vais d’abord refuser. Je vais rentrer avec des hématomes qui prouvent que vous m’avez forcée pour rentrer.”

Audiotémoignage complet ici(retanscription plus bas)

Elle a été libérée ce 28 juillet 2020 ! L’acharnement de l’Office des étrangers et les manipulations du personnel du centre fermé n’auront pas suffi à miner la détermination et la force de Michelle. La pression scandaleuse opérée par l’appel téléphonique de Brussels Airlines n’y aura rien changé non plus.

CONSIDERATIONS SUR LE CHAOS EN CENTRES FERMES

Préambule :

Nous nous opposons fermement à tout enfermement, enfermement d’étrangers en particulier. Cependant au vu de la situation toujours plus inquiétante que se permettent de banaliser les gouvernant.e.s à tous niveau et les soi-disant responsables, nous souhaitons faire quelques mises au point. Les situations qui nous sont confiées nous conduisent à souligner certains aspects et évidences inacceptables pour tout qui prend le temps de réfléchir un peu.

Quelques faits

La loi concernant les enfermements d’étrangers ne disposant pas, plus ou pas encore de documents leur permettant de séjourner dans un pays européen qui pratique la politique de la fermeture des frontières prévoit que l’étranger peut être détenu en vue de son éloignement. Ceci pendant le temps strictement nécessaire à l’exécution de la mesure sans que la durée de détention ne puisse dépasser deux mois.Une prolongation de deux mois de la période initiale de la détention est possible dans certaines situations :

• si les démarches en vue de l’éloignement ont été entreprises dans les 7 jours après que la décision soit devenue exécutoire ;

• si ces démarches sont poursuivies avec la diligence requise, et ;

• s’il subsiste toujours une possibilité d’éloigner effectivement l’étranger dans undélai raisonnable.

Dans les faits, une prolongation systématique semble être la règle ! L’exception devient la règle au gré des convenances politico-médiatico-politiciennes des gouvernant.es. Sans pour autant éveiller ni inquiéter beaucoup de monde, loin des yeux, tant mieux !

Après une première prolongation, une nouvelle décision de prolongation peut être prise par le Ministre. Après cinq mois de détention, l’étranger doit être libéré. Toutefois, si la « sauvegarde de l’ordre public l’exige », la détention est prolongée de mois en mois après l’expiration du délai de 5 mois avec un maximum de 8 mois de détention au total.Apprécions ici le terme « sauvegarde » de l’ordre public !! Toutes ces personnes allègrement maintenues en prison et détenues dans des conditions scandaleuses mettraient donc en danger l’ordre public ? Mais de quel ordre parle-t-on ?

A noter aussi en ce qui concerne les délais, cette possibilité scandaleuse : si une personne étrangère refuse d’embarquer à bord de l’avion censé l’envoyer vers une destination qu’elle craint, l’OE peut lui notifier une nouvelle décision de détention et les compteurs repartent à zéro !Ceci, bien que cette possibilité ne soit pas conforme à ce qui est prescrit dans la directive européenne dite « Retour » et contrevient certainement au droit à la liberté prévu par l’article 5, §1 de la Convention européenne des droits de l’Homme.

Dans le témoignage ci-dessus nous constatons que le personnel du centre fermé, y compris la direction et la soi-disant assistante sociale, se permettent non seulement de manquer de respect en tutoyant la détenue M. mais usent et abusent de leur pouvoir en lui indiquant que si elle ne collabore pas « on te tourne le dos » ou encore qu’elle risque l’expulsion avec escorte, comprenez brutalement exécutée par les forces de l’ordre. Or, selon la Cour européenne des droits de l’homme, « toute conduite des forces de l’ordre à l’encontre d’une personne qui porte atteinte à la dignité humaine » constitue une violation de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme, en particulier « l’utilisation (…) de la force physique à l’égard d’un individu alors que cela n’est pas rendu strictement nécessaire par son comportement. De plus le Conseil de l’Europe aussi précise que celle-ci doit s’évaluer au regard de « la résistance réelle ou raisonnablement escomptée de la part de la personne éloignée. »

Si nous nous opposons fermement au principe même de l’usage de la force énoncé ici, nous soulignons que les forces de l’ordre et l’administration qui leur donne comme mission de telles pratiques sont, hormis toute considération humaine, hors-la-loi.

Dans les centres fermés les rôles sont bien définis. Ainsi la direction est là pour assurer la gestion et le bon fonctionnement du centre. Il n’est pas question de se mettre ensemble avec d’autres membres du personnel afin de menacer et faire pression sur les détenu.es. Cela ne concerne ni la gestion ni son fonctionnement.Le service médical et psychologique lui, est responsable du suivi médical et psychologique des détenu.es du centre. Or, il est de notoriété de qui s’intéresse à la question, que le corps médical et les infirmières se complaisent dans la délivrance aux détenu.e.s de médications – parfois forcées sous la contrainte des gardiens – dont iels ignorent les effets réels et risques. Des sédatifs administrés feraient-ils partie du suivi médical et psychologique dans ces lieux clos ? Certain.es détenu.es crient à l’aide et quel est le suivi ? Le cachot, loin du regard des autres, isolé de tout, semble la seule réponse à leur désarroi. C’est également le sort généralement réservé aux détenu.e.s ayant commis une tentative de suicide, ce qui n’est malheureusement pas rare. Règlement du mal par le pire. (cf torture)

Le service social parlons-en, une insulte à la profession ! Des assistant.es sociales-aux accompagnent officiellement les « résidents » pendant leur détention dans le centre. Ils assurent le suivi des dossiers administratifs. Ils assurent également la préparation des « résidents » à leur retour. Un DVD en plusieurs langues fournissant des informations au sujet de l’éloignement est mis à leur disposition dans le but de les aider à inciter les détenu.es à accepter un retour volontaire. Les détenu.e.s en témoignent : il s’agit plutôt de leur mettre la pression, de générer la crainte et l’angoisse des conséquences violentes d’un refus. Vive les statistiques dont se glorifieront les politicien.ne.s dans leurs rapports.

Voilà pour un survol de problématiques rencontrées au sein des centres fermés, mais qu’en est-il de la compagnie aérienne qui se remplit les poches avec ces expulsions ? Prenons la mission officielle de la compagnie d’aviation BA, détenue par la compagnie allemande Lufthansa : elle se targue d’être « une compagnie aérienne à l’échelle humaine, proche de nos passagers dont nous prenons le plus grand soin. »
Depuis quand son personnel se substitue-t-il aux fonctionnaires de l’Office, alors que la réglementation stipule que la personne à expulser sera prévenue ? Quels rouages et intérêts partagés se cachent derrière ce fonctionnement malsain ?

Si nous nous penchons sur le traitement subi par M et beaucoup d’autres enfermé.es en centres fermés, traitement imposé aux détenu.e.s en toute discrétion et tranquillité par le personnel fonctionnaire de l’’Etat, procédé dont la répétition soulige l’origine systémique, nous pouvons le considérer comme torture. La Convention contre la torture et autres peines et traitements cruels, inhumains ou dégradants définit la torture dans son article 1, comme « tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées à une personne. ». Or les menaces, intimidations, humiliations et mises en cachot sont clairement à classer dans ce qui précède.

Soutenons les luttes dans les centres !

Résistance contre les expulsions !

Retranscription du témoignage de Michelle :

” Je commence à partir du jour où ils sont venus me promettre qu’à l’aéroport, on allait me laisser. C’était vendredi. L’assistante et la psychologue (depuis mars, je vois la psychologue) sont venues toutes les deux me dire qu’il y a un billet qui est prévu pour moi pour le 30

J’ai dit : “un billet, comment ?”. Elle me dit : “tu peux refuser, mais tu dois aller refuser à l’aéroport”. “Mais comment, refuser à l’aéroport ? Je ne veux pas rentrer”. Elle me dit : “je sais que tu ne veux pas rentrer, mais ils veulent te libérer au niveau de l’aéroport”. “Mais pourquoi vous voulez me libérer au niveau de l’aéroport ? Les autres, on les libère ici”. Elle me dit : “Non, Michelle, tu ne peux plus rester ici. Ils vont te libérer à l’aéroport, tu ne peux plus retourner ici, parce qu’il n’y a pas d’escortes pour le moment. Donc tu vas aller à l’aéroport, tu vas dire que non tu ne veux pas partir, et ils vont te laisser”. J’ai dit “ok”. Après elle me dit :

“lundi, tu vas faire le test”.

Ce matin, il y a l’Office qui vient me chercher, parce que quand tu veux aller voir le médecin, il y a les Offices qui viennent te chercher. Il vient me chercher, il me dit : “Michelle, on vient vous chercher pour aller à l’hôpital”. Je dis : “pourquoi à l’hôpital ?”, “tu dois faire le test”. “Le test, c’est pour quoi faire ?” Il dit : “le test, c’est parce que tu vas prendre un vol”. “Mais moi, je n’ai pas demandé de vol ! Pourquoi mon nom est sur la liste des vols ?” Il dit : “tu es obligée d’aller faire le test”. “Obligée d’aller faire le test ? Mais je ne suis pas malade ! J’ai fait 7 mois ici. Pourquoi aujourd’hui, ils ont décidé de me faire faire le test ? Je ne suis pas malade. Je ne veux pas voyager. Je ne vous ai pas demandé d’aller dans un vol.” Il me dit : “ok, on va le dire au médecin.” Il est parti.
Dix minutes après, la psychologue est venue. Elle me dit : “Michelle, je te dis que c’est à l’aéroport qu’on va te libérer, il faut que tu fasses le test”. “Non ! Il faut réfléchir, le test, c’est comme si j’acceptais de rentrer. Ce sont des vols volontaires. Si je vais faire le test, c’est comme si j’acceptais de rentrer. Et à l’aéroport, ils vont m’obliger à rentrer dans l’aéroport parce que j’aurai déjà fait le test. Je ne peux pas faire de test, parce que c’est comme accepter de rentrer, et je ne peux pas rentrer.” Elle me dit “ok”, elle ressort.

Elle revient avec la directrice. La directrice m’amène dans la grande salle. Elle me murmure, à ce moment, elle parle en chuchotant. Elle me dit : “Michelle, on a fait toutes les démarches parce que tu as trop duré ici. Tu ne peux plus rester au centre. On a fait toutes les démarches pour qu’à l’aéroport, on te laisse. Et pour arriver à l’aéroport, il faut faire le test”.

Je dis : “Non, Madame, je ne peux pas faire le test. Si vous voulez me libérer, faites un mot, faites-le comme pour tous les autres, ça veut dire, vous me libérez à partir du centre. Arrivée à l’aéroport, on va aussi me libérer”. La psychologue dit : “non, même s’ils te forcent dans l’avion, tu vas faire du bruit, ils vont te faire descendre”. Je dis : “non, je n’aurai plus de raisons de faire du bruit, du moment que j’ai déjà fait un test, j’accepte de monter dans l’avion. Ca serait plus normal”. La directrice me dit : “ok, comme tu refuses de coopérer, on va te tourner le dos”. “Tourner le dos ? Je coopère par rapport à quoi ? Vous savez ce qui m’attend au pays ? Je ne peux pas rentrer. Je suis partie à l’ambassade pour demander le visa parce que je fuyais. J’arrive ici, et vous voulez me faire rapatrier volontairement ? Je vais expliquer quoi ? Je préfère rentrer par escortes, parce que je sais qu’un renvoi par escortes, je vais d’abord refuser. Je vais rentrer avec des hématomes qui prouvent que vous m’avez forcée pour rentrer. Je pourrai expliquer là-bas. Et sinon, vous me demandez de rentrer volontairement ? Je vais aller mourir ! Non non, Madame, je ne peux pas accepter de rentrer.” Elle me dit : “non, tu ne vas pas rentrer, parce qu’à l’aéroport, on va te laisser”. Après, elle me promet que la psychologue va m’accompagner à l’aéroport, jusqu’au moment où on va me libérer. J’ai dit : “pourquoi vous n’appelez pas aussi la police de l’aéroport pour leur dire que j’ai refusé le test parce que j’ai peur qu’on me mette dans l’avion de force parce que j’aurais accepté de faire le test ?”.

Elle me dit : “non, ils ne peuvent pas faire ça. Vous me coûtez trop cher, du fait que je vous garde dans le centre, parce que j’ai besoin de votre place pour d’autres personnes. Vous me prenez 100€ par nuit. Je ne peux plus vous garder”.

J’ai dit : “si vous ne pouvez plus me garder, libérez-moi. Vous avez libéré tout un centre. On était plus de 150, vous avez libéré tout le monde, je reste la seule. Qu’est-ce qui prouve ce que vous êtes en train de dire ? Je ne vois pas la preuve. Apportez-moi une preuve que vous allez me laisser à l’aéroport. Là, je vais partir. Mais au cas contraire, je ne fais pas le test, parce que faire le test, c’est accepter de monter dans le vol”.

Elle a parlé, elle m’a dit qu’ils vont appeler l’Office des Étrangers, que l’Office des Étrangers serait fâché, et que maintenant, ils vont véritablement chercher à m’escorter. J’ai dit : “ok, il n’y a pas de souci, parce que ce qui m’attend là-bas est pire que le fait que vous me tourniez le dos et m’escortiez de force”. C’est comme ça qu’on a fini la conversation, et elle est partie.


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