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De BDS à la CGT : chronique d’une criminalisation par une politique de la peur

posté le 16/11/16 Mots-clés  antifa  répression / contrôle social 

La campagne politique de criminalisation de la CGT et la tentative d’interdire une manifestation syndicale sont des caractéristiques notables de la période. Le principal syndicat ouvrier de France est explicitement accusé par un préfet et implicitement par un ministre de complicité au moins passive avec les dits « casseurs ». La logique en œuvre n’est pas nouvelle. Elle a été largement utilisée par le passé et dans le présent contre les militants et organisations soutenant la lutte du peuple palestinien ou contre des militants et organisations issus de l’immigration. Dans les deux cas il s’agit de produire politiquement et médiatiquement un « ennemi public » autorisant la prise de mesures d’exceptions durables au prétexte de protéger la société et ses « valeurs républicaines ».

De l’ennemi civilisationnel…

Les systèmes de domination ont consubstantiellement besoin de susciter la peur et de mettre en scène un péril. Ne pouvant pas se présenter pour ce qu’ils sont, ils sont contraints de se légitimer par cette menace construite de laquelle ils affirment nous préserver. Devant masquer leur violence structurelle et systémique, ils ont besoin d’une figure de la menace pour justifier les répressions contre les résistances à ces violences premières. Au plus la légitimité d’un pouvoir d’Etat est en difficulté, au plus la production d’un ou de plusieurs ennemis publics est nécessaire. A ce titre la multiplication des discours de désignation des ennemis est un révélateur d’une crise de légitimité.

A l’échelle internationale c’est l’absence de légitimité des nouvelles guerres coloniales pour le pétrole, le gaz et les minerais stratégiques, qui conduit à la production d’un « ennemi civilisationnel » avec la figure du « musulman ». Du Choc des civilisations de Samuel Huntington à l’ « axe du mal » de Georges Bush nous avons la déclinaison du champ théorique au champ de la propagande de ce processus de production d’un ennemi civilisationnel.

Le premier théorise dès les premières lignes de la préface du Choc des civilisations :

« Les conflits entre groupes issus de différentes civilisations sont en passe de devenir la donnée de base de la politique globale. » (1)

Le second traduit cette thèse dans le langage de la propagande :

« Les Etats comme ceux-là [l’Iran et l’Irak], et leurs alliés terroristes, constituent un axe du mal, s’armant pour menacer la paix du monde. » (2)

Le Philosophe Marc Crépon a mis en évidence l’objectif principal de la démonstration « scientifique » d’Huntington : « Savoir de qui nous devons avoir peur » (3)

Une fois l’ennemi désigné, la chaîne des relais visant à transformer cette thèse en « arôme idéologique immédiat », pour reprendre l’expression d’Antonio Gramsci, peut se déployer. Les médias sont, bien entendu, le premier relais de diffusion. Donnons quelques exemples :

1) Le Nouvel Observateur titre un des hors-série « La guerre des Dieux » (4) avec trois sous-titres « Le conflit des valeurs est-il inéluctable ? Les droits de l’homme sont-ils universels ? Le choc des huit civilisations majeures » Même le nombre de civilisations est emprunté à Huntington.

2) L’hebdomadaire Le Point lui fait écho avec un numéro portant comme titre : « Les chrétiens face à l’Islam, enquête sur un choc mondial ». (5) La reprise du mot « choc » et de l’adjectif qualificatif « mondial » est en lien direct avec la théorie d’Huntington.

3) L’hebdomadaire « Valeurs actuelles » tire lui des conclusions guerrières : « La France en guerre, – contre la barbarie au nom de l’Islam, – contre la barbarie antisémite, – contre l’aveuglement des élites ». (6)

La référence à « l’axe du mal » de Bush est évidente. Les trois étapes de la théorie du choc des civilisations sont ainsi présentes : l’annonce d’un péril ; la désignation d’un ennemi ; l’appel à l’action virile et guerrière.Bien sûr la désignation de l’ennemi peut se moduler en fonction des préoccupations tactiques. Si globalement l’Islam est l’ennemi, des nuances sont apportées pour les « pays modérés ».

La distinction binaire entre « modérés » et « radicaux » recouvre entièrement les intérêts économiques et géostratégiques états-uniens. Ainsi l’Arabie Saoudite et les monarchies pétrolières sont considérées comme modérées, alors que la Syrie et l’Iran sont placés dans l’axe du mal.

La presse européenne en général et française en particulier a été un relais de la théorie du choc des civilisations et de la production de l’ennemi qui l’accompagne. Reproduisant les canevas, les logiques, les leitmotive des grands médias états-uniens, elle a contribué à produire un « choc des représentations » :

Après les attentats du 11 septembre 2001, les chaînes américaines, par l’intermédiaire de leurs réseaux dominants de couverture et de diffusion, se sont surimposées comme référentes des autres grands médias occidentaux selon le schéma inapproprié, inadapté et idéologiquement fabriqué du « choc des civilisations » : le mal absolu venait du Proche et du Moyen-Orient dont il fallait se protéger et se différencier en faisant retour aux ethnotypes de l’orientalisme le plus éculé. Transposé sur le plan de la fabrication des images, cet impératif idéologique a fortement contribué à la fabrication d’un « choc des représentations. (7)

…à l’ennemi syndical

Si des Etats sont désignés, l’ennemi civilisationnel ne se limite pas à ceux-ci. Sont ainsi inclus dans « l’axe du mal » des organisations politiques comme le Hezbollah et le Hamas. Plus largement encore tous ceux qui s’opposent aux politiques étrangères occidentales sont l’objet d’un soupçon de complicité, active ou passive, objective ou subjective, consciente ou non, etc., avec les « terroristes », les « islamistes », etc. La géométrie variable de l’axe du mal permet ainsi une adaptation à toutes les priorités tactiques.

Donnons quelques exemples récents. Le délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (DILCRA) Gilles Clavreul accuse, dans une tribune publiée sur son compte Facebook, mon organisation (le Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires- FUIQP) et aussi le Parti des Indigènes de la République (PIR) et le Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF), d’être « antidémocratiques, racistes et antisémites » : « sous couleur d’un antiracisme perverti, cette offensive vise uniquement à légitimer l’islamisme, à défendre des prédicateurs fondamentalistes et à piéger la jeunesse des quartiers dans une radicalité sans issue ». (8)

Critiquer la politique gouvernementale envers les Rroms, la politique d’intervention militaire en Afrique et au Moyen-Orient, l’islamophobie, etc., suffit à faire de vous un « antidémocratique, raciste et antisémite ».

Autre exemple mais cible similaire : les militants de la campagne Boycott-Désinvestissement-Sanctions (BDS). Cette fois c’est Manuel Valls qui monte au créneau : « Nous prendrons toutes les mesures nécessaires pour condamner ces campagnes » annonce-t-il à l’assemblée nationale le 16 décembre 2015. Il répondait en l’approuvant à l’intervention du député sioniste UDI Meyer Habib qui accuse le Boycott de créer un climat de haine en France. « A-t-on oublié qu’en janvier c’est un Hyper Cacher que Coulibaly a pris pour cible ? On stigmatise avant de tuer ». (9)

Des militants s’opposant aux pratiques coloniales d’un Etat deviennent ainsi des complices directs du terrorisme.

Le 27 avril 2016 c’est au tour de Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’éducation de déclarer à l’assemblée nationale en critique de l’initiative d’un « camp d’été décolonial » réservé aux « personnes subissant à titre personnel le racisme d’Etat en contexte français » que « ces initiatives (…) confortent une vision racisée et raciste de la société ». (10)

La volonté de réunir des personnes vivant la même injustice est devenue dans la bouche de la ministre une vision raciste du monde. A ce titre les mouvements féministes organisant des réunions non mixtes seront bientôt cataloguées comme « sexistes ».

Depuis l’arrivée de ce gouvernement à la tête du pays, on ne compte plus les déclarations de ministres ou de délégués interministériels qui annoncent le péril « communautariste » et désignent un ennemi qu’il convient de réprimer urgemment. Le relais médiatique assure à chacune de ces déclarations une diffusion massive laissant accréditer la véracité du péril. La préparation de l’opinion étant faite, il ne reste plus que le prétexte pour déclencher une remise en cause du droit de manifester. C’est alors au tour d’un préfet ou du ministre de l’intérieur d’entrer en scène en invoquant les risques de violence. Ainsi la manifestation prévue à Paris le 19 juillet 2014 en soutien eu peuple palestinien est-elle interdite « au vu des risques graves de trouble à l’ordre public qu’engendrerait sa tenue dans un contexte de tension accrue ». (11)

Le rappel de ces déclarations et faits est nécessaire pour prendre la mesure du scénario qui s’est déployé pour tenter d’interdire une manifestation syndicale le 23 juin dernier au motif que les manifestations précédentes ont « donné lieu à d’importants débordements et à de graves violences ». (12)

Le prétexte déclencheur est donc similaire. Il est mis en avant après le même scénario en trois phases : annonce d’un péril, désignation d’une cible ennemie et relai médiatique.

L’utilisation de la peur comme outil politique n’est pas une pratique neuve. Le journaliste états-unien Henry Louis Mencken déclarait déjà au début du siècle dernier que « le but de la politique est de garder la population inquiète et donc en demande d’être mise en sécurité, en la menaçant d’une série ininterrompue de monstres ». (13)

De la « menace juive » et du « péril rouge » des nazis au « péril jaune » des justificateurs des interventions impérialistes en Chine au début du vingtième siècle, en passant par les « armes de destruction massive » de Saddam Hussein et par le danger d’une « invasion migratoire », la politique de la peur est une réalité indéniable.

La communication gouvernementale anxiogène n’a pas manqué à l’endroit des manifestations contre la loi El Khomri. Le péril est ici de nature économique. L’abandon de la loi conduirait à une remise en cause du redressement de l’économie française que Hollande perçoit et répète à longueur d’antennes.

Curieusement ce péril est exactement le même que celui que souligne le FMI par la bouche de sa présidente Christine Lagarde qui encourage la France à aller plus loin dans les réformes.

« L’économie française est en train de se redresser, mais d’importants efforts sont toujours nécessaires pour renforcer la création d’emplois et mettre les finances publiques sur une voie plus soutenable » note l’évaluation annuelle du FMI pour l’année 2015.

Les efforts supplémentaires nécessaires sont explicitement cités : « réformer les normes de l’assurance-chômage », « rallongeant la période minimale de cotisation qui est actuellement de quatre mois », « renforcer le soutien à la recherche d’emploi », faciliter la régulation pour les start-up et les auto-entrepreneurs », « réduire encore plus le déficit budgétaire afin de garantir que la dette, toujours en hausse, se retrouve sur une ferme trajectoire à la baisse. » (14)

Avec de tels objectifs, le droit du travail devient un obstacle à faire sauter entièrement afin d’ouvrir la voie à des accords entreprise par entreprise. Maintenir une régulation même minimum serait un péril pour une économie fragile. Ceux qui nient cette évidence ultralibérale seraient soit des inconscients, soit des irresponsables, soit des égoïstes défendant leur propre intérêt. Pierre Gattaz considère ainsi que « le signe CGT est égal à chômage ». (15) […]


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