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De la religion

posté le 11/01/17 par Coordination des Libertaires de l'Ain Mots-clés  réflexion / analyse 

Voilà déjà un certain temps que la question de la religion suscite des débats dans le mouvement révolutionnaire et syndical. La circulaire Chatel de 2012 sur les mères voilées, les réactions aux attentats contre Charlie Hebdo, pour ne citer que ces exemples, ont contribué à figer les positions et ont conduit, plus ou moins directement, à l’éclatement de certains groupes. Alors que certainEs continuent à faire de la critique de l’aliénation religieuse un élément fondamental de l’anarchisme, d’autres dénoncent un universalisme essentialiste qui renverrait à un racisme honteux, à une forme d’islamophobie plus ou moins consciente.

http://www.cla01.lautre.net/De-la-religion

1. La critique de l’aliénation religieuse : un élément fondamental de l’anarchisme.

Si l’anarchisme est incompatible avec une vision religieuse du monde, c’est pour trois raisons : philosophiques, éthiques et politiques.

Une démission de la raison.

Pour les anarchistes, la liberté de pensée doit être totale. Pour connaître le monde, nous ne disposons que de trois instruments : nos sens, notre sensibilité et notre raison. De ce fait, toute vérité ne peut être que partielle et provisoire. Or les religions imposent des dogmes qui se présentent comme des vérités absolues, au-dessus de toute critique. Quels sont ces dogmes ? Des idées délirantes. Le concept de création divine est une absurdité injustifiable. Croire que l’univers a été créé ex nihilo par une ou plusieurs entités relève de la pure fiction. Cette affirmation ne se présente pas comme une hypothèse susceptible de vérification, mais est assénée comme une révélation indiscutable. Comment peut-on, après Spinoza et Darwin, affirmer que l’humanité a été créée de toutes pièces, qu’elle est le sommet de la création et que la nature a une fin ? Pour le faire, il faut avoir renoncé à faire usage de sa raison.

Une morale normative.

Une religion ne se résume pas à un ensemble de croyances portant sur l’origine et les fins de l’univers. Elle édicte des normes, des commandements et des interdits qui émaneraient d’une entité supérieure et s’imposeraient à l’humanité sous peine de châtiments. Cette entité définirait, dans l’absolu, la différence entre le Bien et le Mal. Quoi de plus étranger aux principes de l’anarchisme ? Pour les libertaires, le Bien et le Mal ne sont pas des normes transcendantes. C’est l’humanité qui doit définir ses principes éthiques de façon non contraignante, en les fondant sur l’intérêt bien compris. On trouve un exemple intéressant de cette démarche dans la Morale anarchiste de Pierre Kropotkine (voir l’article consacré à cet ouvrage dans le numéro 12 de l’Éclat d’octobre 2012).

Au service de la domination.

Les religions ont contribué et contribuent encore à perpétuer les systèmes de domination et d’exploitation et ceci sous des formes différentes. Le procédé le plus brutal consiste à instaurer un État théocratique, où le gouvernement tire son autorité de Dieu. Aujourd’hui, l’État iranien en fournit un exemple. Cependant, même lorsqu’elles ne portent pas directement les religieux au pouvoir, les religions ont pour constante de prôner la soumission et le renoncement. On connaît la célèbre Épître aux Romains de l’apôtre Paul : « Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l’autorité se rebelle contre l’ordre établi par Dieu. Et les rebelles se feront eux-mêmes condamner ».

On objectera, comme le fait Philippe Corcuff dans un article du Monde Libertaire (numéro 1752 du 16 au 22 octobre 2014) qu’il ne faut pas essentialiser les religions et qu’elles peuvent revêtir une dimension subversive. Il est vrai qu’à certaines périodes de l’histoire, certains courants religieux ont pu sembler s’engager dans une voie révolutionnaire ou progressiste. Si l’on prend l’exemple du mouvement millénariste et communiste initié par Thomas Münzer au XVI° siècle, il est indéniable qu’il se fondait sur une interprétation de textes religieux auxquels il donnait une perspective révolutionnaire. Ce faisant, il était hérétique : la dimension révolutionnaire du mouvement millénariste (certes discutable) n’est pas contenue dans les dogmes religieux. Elle les détourne, les déforme. Les autorités politiques et religieuses qui condamnèrent à mort Thomas Münzer ne s’y sont pas trompées.

De même, la théologie de la libération, qu’on nous donne souvent en exemple ne suffit pas à exonérer les religions de leur rôle politique. Au même titre que le christianisme social, elle ne s’est jamais inscrite dans la perspective d’un changement révolutionnaire, mais dans celle d’un aménagement de l’ordre existant.
En bref, soit les religions perpétuent la domination, soit certains courant religieux adoptent une position plus critique, mais en s’excluant de l’ordre religieux.

2 Peut-on être laïc et libertaire ?

Une contradiction dans les termes.

Si la laïcité désigne le principe de la séparation de la religion et de l’État, les anarchistes qui combattent à la fois l’État et l’aliénation religieuse ne peuvent s’en revendiquer. Certes, dans une logique du moindre mal, on doit bien admettre que le fait de ne pas se voir imposer d’obligation religieuse, de ne pas être contraint à subir une instruction religieuse ou encore à mimer des rites constitue un gain de liberté. Mais le concept de laïcité est discutable à plusieurs titres.

Le catéchisme laïque.

En France, la référence à la laïcité sert de prétexte à dispenser un catéchisme républicain dont les affirmations pompeuses sont en contradiction flagrante avec la réalité. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire la fameuse Charte de la laïcité affichée dans tous les établissements scolaires. On y lit par exemple : « La République laïque organise la séparation des religions et de l’État. L’État est neutre à l’égard des convictions religieuses ou spirituelles. Il n’y a pas de religion d’État ». Officiellement, certes, il n’y a pas de religion d’État mais il est fréquent de voir des représentants de l’État dans l’exercice de leurs fonctions assister à une messe dès que l’occasion s’en présente comme le fit Manuel Valls en 2014 lors de la canonisation de Jean XXIII et de Jean-Paul II au Vatican.

La même Charte ose proclamer : « La laïcité permet l’exercice de la citoyenneté, en conciliant la liberté de chacun avec l’égalité et la fraternité de tous dans le souci de l’intérêt général ». Comme si l’égalité et l’intérêt général avaient un sens dans l’ordre capitaliste !

Un usage raciste de la laïcité.

Depuis quelques années, la laïcité sert de masque aux discours racistes les plus décomplexés. Riposte laïque, fondée en 2007, en constitue l’exemple le plus caricatural. Ce ramassis de fachos se réclame de la laïcité pour s’attaquer, non à l’Islam (on peut attaquer l’Islam, le Judaïsme, le Christianisme sans être raciste) mais aux Musulmans ou supposés tels. Leur prétendue laïcité ne les empêche pas toutefois de délirer sur les soi-disant racines chrétiennes de la France. Il est indéniable qu’aujourd’hui, pour beaucoup, la laïcité sert de masque à un racisme visant essentiellement deux types de personnes : celles qui professent (ou sont censées professer) deux religions : l’Islam ou le Judaïsme.

Une critique ethniciste de la laïcité.

Reconnaître et dénoncer l’usage raciste de la laïcité ne doit pas pour autant nous conduire à adhérer à un autre type de discours : celui qui, dénonçant l’universalisme comme une sorte de colonialisme honteux, revendique l’identité religieuse comme une forme de lutte contre la domination raciale. Une telle démarche (voir par exemple le Parti des Indigènes de la République) a pour effet d’empêcher l’unité du prolétariat dans sa lutte contre le capital et l’État. De même que le racisme de la droite et de l’extrême droite divise les travailleuses et travailleurs, l’ethnicisme qui oppose les blancs et les indigènes ne peut que faire obstacle à la lutte des classes.

Bref : un concept foireux.

En résumé, le concept de laïcité est un concept dont il faut se méfier. Il semble plus clair de mettre en avant l’athéisme.

3 Combattre les religions, pas les croyantEs.

Il nous semble donc nécessaire, aujourd’hui plus que jamais, avec le retour du religieux, de ne pas céder à la tentation de l’auto-censure. Notre critique des religions doit être sans concessions.

En même temps, nous devons rester lucides sur ce qui se joue autour de la question du religieux. On a vu que la prétendue défense de la laïcité sert de masque à l’expression de positions racistes. Quand on dénonce cet état de fait, que dénonçons-nous ? Il ne s’agit nullement de défendre la religion, fût-elle la plus stigmatisée, ni la liberté de croire (la croyance n’étant pas un acte de liberté mais une forme d’asservissement). Ce que nous combattons, c’est le racisme sous toutes ses formes. D’ailleurs, ce que l’on nomme « islamophobie » (concept ambigu) ne renvoie pas à un rejet de l’Islam en tant que tel, mais à une attaque en règle contre celles et ceux qui sont censéEs professer cette religion, même lorsque ces personnes sont athées.

Comment combattre les religions ?

En tant que libertaires, loin de nous l’idée d’interdire (supposé que l’on en ait les moyens) l’expression d’une foi religieuse. Les staliniens eurent beau interdire toute activité religieuse en 1929, ils ne réussirent pas à éradiquer les religions. Une telle démarche est, non seulement contraire à nos principes, mais totalement inefficace. C’est par la discussion, par l’argumentation que nous parviendrons peut-être à faire reculer l’aliénation religieuse. Celle-ci ne pourra disparaître totalement que lorsqu’ auront disparu les conditions qui la rendent possible : l’ignorance et l’injustice à l’origine du besoin de consolation religieuse.

Et les croyantEs ?

La lutte contre les religions n’est pas une lutte contre les croyantEs. Dans les luttes concrètes que nous menons, nous côtoyons des personnes qui ne partagent pas nos idées. Celles-ci peuvent être athées, agnostiques ou croyantEs. Lorsque nous luttons ensemble, peu importe : si je suis en grève, ce n’est pas le croyant ou la croyante qui est à mes côtes, mais le ou la gréviste. C’est par l’unité de classe que nous parviendrons à faire disparaître les clivages qui nous divisent.


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