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Du procès en légitimité ou les limites stratégiques du matérialisme radical (réponse à Morgane Merteuil du STRASS)

posté le 09/11/16 par  Folle Alliée Cogitations hérétiques (parfois cyniques/satiriques) d'un résistant post-queer Mots-clés  féminisme  genre / sexualité 

Bonjour Morgane Merteuil [1]. On ne se connait pas personnellement mais je vais me permettre de te tutoyer (à la québécoise) car je trouve cela plus chaleureux et respectueux.

C’est la deuxième fois que je lis dans un de tes articles de blog [2] ou dans ton bouquin [3] ta position matérialiste sur la légitimité – ou non – de parler pour les autres et/ou uniquement pour soi (dont Christine Delphy est la représentante la plus connue en France, et que tu cites souvent). Et précisément les hommes au nom des femmes et du féminisme, les allié.es au nom des travailleuses et travailleurs du sexe (TDS), tel que tu l’énonces ici : « Je vous encourage donc, cher collègues et alliés masculins, à prendre la parole, mais pour aborder VOS problématiques, pas utiliser les nôtres et les conflits entre féministes pour faire avancer votre cause, même si c’est une cause que je partage également. »

Je suis évidemment implicitement visé par ton point de vue [4], qui fait partie d’un vieux débat – que j’appelle « le procès en légitimité » – que nous n’avons cessé d’avoir dans les mondes queers montréalais, et que nous n’avons jamais véritablement résolu, m’amenant personnellement à embrasser par la suite les réflexions post-queer pour tenter de le dépasser (ce qui n’est pas aisé). Je ne chercherais pas ici à te convaincre ou à me justifier, mais à souligner certaines limites stratégique que je perçois dans ton approche idéologique, et cela en puisant dans mes connaissances et expériences académiques, éducatives, syndicales et militantes. Sachant que je suis convaincu que nos approches respectives, aussi respectables l’une que l’autre, s’appuient chacune sur des partis-pris paradigmatiques peut-être inconciliables, mais pas forcément antithétique (au moins du point de vue de l’action politique).

Le binarisme identitaire sexuel réifié : essentialisme et exclusion/oppression des identités tierces ou fluides

Une des choses qui me chicotte beaucoup dans ton analyse et tes récriminations que tu qualifies avec humour de « misandre », c’est l’essentialisme sous-jacent qu’elles portent, en réactivant la binarité des identités sexuelles. De fait, celles et ceux qui ne correspondent pas aux binarismes du sexe, du genre, de son expression, et de l’orientation sexuelle (Genderbreadperson [5]) sont exclu.es et peut-être oppressé.es par l’analyse matérialiste. C’est l’approche queer qui met l’accent sur cette réalité : les rapports sociaux – et notamment le sexe et le genre – sont pensés en continuums. Car les queers ont aussi pris en compte, au-delà des inégalités de sexe et de genre, les personnes pour qui les deux pôles normatifs du sexe, du genre, de l’attraction sexuelle et de l’expression du genre ne sont pas satisfaisants ou même reconnus : les personnes intersexuées, intergenres (ou genderqueers), transsexuelles, transgenres, androgynes, bispirituelles, etc. Ainsi, penser en continuum et non plus uniquement en pôles bigenristes qui s’affrontent par intérêts divergeant et par domination, c’est la manière queer de lutter politiquement. Lutter par exemple contre le monolithisme, l’hégémonie, la misogynie, l’efféminophobie, la transphobie, le phallocentrisme et le consumérisme du mainstream gai d’un côté ; et la misandrie, la transphobie, l’islamophobie, et l’abolitionnisme prostitutionnel d’une partie des féminismes. Cela afin de prendre en compte pour de vrai le B et le T (et le I ?) des mondes LGBBTTQII. Prendre en compte celles et ceux qui sont justement oppressé.es par le binarisme des cultures matérialistes gaies (au sens propre) et féministes (au sens figuré). Prendre en compte les plus oppressés des minorisés, les marginaux, même s’il reste du chemin à faire pour les personnes trans, intersexuées, malades – séropos VIH/VHC – et/ou souffrant de handicap, et bien sûr, les TDS.

Cet essentialisme matérialiste n’est pas nouveau, et il a été critiqué par nombre de féministes ou de philosophes. Mais là où le bas blesse selon moi, c’est que c’est justement cet essentialisme qui constitue la colonne vertébrale de l’abolitionnisme prostitutionnel, et donc cela me met mal-à-l’aise, même si bien évidemment, les féministes abolitionnistes n’ont pas l’exclusivité ou même la vérité épistémologique sur les matérialismes (moi non plus d’ailleurs).


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