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Exil hors de chez soi

posté le 14/04/20 Mots-clés  répression / contrôle social  Liège 

Hier, je me suis fait rosser par les flics et j’ai fini la nuit au poste.

Dimanche, je suis allé au « food not bombs », c’est-à-dire à une distribution hebdomadaire et gratuite de nourriture se déroulant dans le centre-ville de Liège à destination de tous ceux et toutes celles qui le veulent mais en particulier pour les plus précaires.

Deux flics en cycliste sont présents : ils veulent embarquer un vieux monsieur venu chercher de la nourriture et qui ne comprend pas trop ce qui lui arrive, répétant qu’il vient simplement chercher à manger. M’approchant, un des deux, particulièrement nerveux, me demande de circuler, de respecter la « distanciation sociale ». Lui faisant remarquer qu’il est le premier à la transgresser, que je viens chercher à manger et que je ne comprends pas qu’on veuille arrêter une personne qui vient chercher à manger, ça le met en rogne. Il fait mine de sortir une arme à sa ceinture (matraque ou bombe à spray, je ne reconnais pas ce que c’est), avant de m’agresser verbalement. Il s’énerve et me fait comprendre que je vais finir au poste. D’emblée ce flic, que ses collègues appellent Logan car aucun de ceux qui interviendront n’auront de badge, me met un coup de poing au niveau du torse m’envoyant contre un volet métallique. Lorsque je lui fais remarquer qu’il vient de me frapper arbitrairement, il me rétorque qu’il m’a juste repoussé. « Le poing fermé ? », lui dis-je. Il réitère alors son geste, de manière plus forte.

Après m’être fait déjà cogner deux fois, je décide de me protéger en rentrant dans le bâtiment où avait lieu la distribution de nourriture. Les deux flics me sautent dessus afin de me sortir pendant que les bénévoles du lieu, eux, essayent désespérément de me faire rentrer. Du côté des flics des coups pleuvent en direction de ces derniers, lâchant leur prise je me retrouve de nouveau à l’extérieur, blessé à la main, mes vêtements déchirés.

Un des bénévoles, me voyant blessé, sort avec du matériel de premier secours. A peine a-t-il le temps de me donner une compresse que les flics lui intiment l’ordre de rentrer dans le bâtiment et de refermer la porte. Le flic qui m’a frappé à deux reprises me demande ma carte d’identité que je lui tends, face à la violence subie je tourne en rond, meurtri et passablement énervé. Le second flic m’ordonne de mettre mes mains sur le mur et fait mine de prendre à nouveau une arme à sa ceinture. Des renforts, d’autres flics, arrivent. Un premier combi avec deux autres flics, vite accompagné de plusieurs combis et du PAB. Une bonne quinzaine de flics, avec ou sans gants, avec ou sans masques, dont certains armés de FN et mitraillettes interviennent. L’un des premiers flics venus en renfort m’ordonne de remettre mes mains contre les murs, d’écarter les jambes et il accompagne son ordre d’une tentative de balayette pour écarter mes jambes. Je retire ma jambe avant que le coup n’atteigne sa cible. Mal m’en a pris. Il me saute alors dessus, sur le dos et par derrière, nous tombons lourdement sur le sol. Cela va ensuite très vite : les flics se mettent sur moi à une demi-douzaine pour exercer un plaquage ventral. J’ai un flic sur chaque membre, un sur le dos et un dernier sur la nuque. Chacun de mes membres est forcé de se plier dans une position non-naturelle, douloureuse, soumise à une totale incapacité et à un arbitraire des plus brutal. Ma tête sur le sol, la pression fait que j’ai l’impression que mes lunettes vont se briser, puis très vite c’est une sensation d’étouffement qui me saisit. Je ne sais plus respirer. J’halète. Mon masque de protection rend davantage malaisée une inspiration. Je répète inlassablement que je ne sais pas respirer mais la pression continue, se maintient, se renforce. Après un temps qui me paraît très long, malgré l’angoisse, je suis enfin redressé. Je respire. J’entends au loin un autre flic ordonner à quelqu’un, que je ne vois pas, d’arrêter de filmer et de dégager.

Celui qui m’a sauté sur le dos et son collègue me mettent alors dans un combi. Le vieux monsieur y est déjà. Il n’a aucune protection. Quant aux deux premiers flics cyclistes, les responsables de l’altercation, ils sont repartis en « oubliant » de rendre ma carte d’identité à ses collègues. Celui qui m’a sauté sur le dos rentre à l’avant du côté passager. Son collègue rentre également dans la voiture et d’un air passablement énervé lui dit : « Dis ! Tu pourrais prévenir quand tu sautes sur quelqu’un ! Moi aussi j’aime ça, j’aurais voulu participer ». Nous nous retrouvons donc à quatre dans le combi, deux à l’arrière et deux à l’avant, je le suis seul à porter un masque. A l’extérieur il y a un attroupement de flics, de combis. Puis, toute sirène hurlante, accompagnés d’au moins un autre combi, nous nous dirigeons vers Natalis. S’ensuit la litanie des micro-humiliations, des micro-menaces, du poids d’un arbitraire qui s’assume et se sent légitime. Arrivé dans les caves de Natalis, une commissaire, elle masquée, me fait part de mes droits. Quand je lui demande les raisons de mon arrestation, elle me parle du fait que j’aurais refusé de donner mes papiers. Je lui réponds que ce n’est pas le cas vu que c’est un de ses collègues qui les a. Elle me parle ensuite de trouble à l’ordre public. Lorsque je lui demande si se faire taper dessus par ses collègues est un trouble à l’ordre public, elle me répond que les personnes qui m’ont frappé ne sont pas présentes. Je lui désigne à côté d’elle celui qui m’avait sauté dessus quand un autre flic, s’énervant de la tournure de la conversation, me pousse vivement vers les couloirs, arguant que je ne suis qu’un contestataire, que je ferais mieux de me taire. La fouille se passe. On me coupe la ficelle de mon pantalon « parce que c’est la procédure » et on me jette dans une geôle.

Je vais passer un peu moins de six heures en cellule, sur un matelas dégueulasse où l’on peut encore retrouver des traces de sang. La pièce est particulièrement exiguë, l’air irrespirable, vicié, une lueur vive et une caméra me dardent inlassablement. Attenante à la mienne, d’autres personnes sont également en cellule. A ma droite, le vieux monsieur ne cesse de répéter qu’il venait chercher à manger. A ma gauche, une femme sans-abri arrêtée parce qu’éméchée en rue. Elle veut sortir et voir ses parents. Elle alterne entre des phases de plainte, des phases de pleurs et des phases de silence. Dans d’autres cellules, ça crie, ça geint, ça cherche de l’aide désespérément. Et lorsque ça s’agite de trop, le flic en poste menace de couper les microphones. Les longues heures sont ponctuées de cris, de nouveaux arrivants avec leur lot de menace, d’humiliation policière. A un moment donné, j’entends un flic saluer son collègue présent par le sobriquet de « Mein Führer ». A d’autres moments, quand les « sauvages », c’est-à-dire nous, sommes calmes nous les entendons rire, discuter. « La banalité du mal », pensais-je.

Au bout donc de plusieurs heures, je suis enfin relâché. Je n’ai jamais reçu les motifs de mon arrestation, je n’ai eu à signer aucun papier hormis celui concernant la restitution de mes affaires. Nulle mention sur une quelconque explication des violences que je viens de subir. Hélas, je ne fus pas le seul à les avoir subies. Ma compagne, inquiète de ne pas me voir revenir, a retourné ciel et terre pour me retrouver, comprendre ce qui s’était passé. Alertée qu’on m’avait probablement embarqué, elle tente désespérément d’avoir d’autres informations. Les coups de téléphone n’auront comme seule conséquence que les agents essayent de lui tirer les vers du nez, renvoyant à ma propre responsabilité l’arrestation. Lorsqu’elle retéléphone pour communiquer aux agents de Nathalis le numéro de mon avocat, ce dernier rétorque « S’il a un avocat, ça veut dire qu’il a des antécédents ! ». Rien n’y fait, elle raccroche. Les heures d’angoisse et de colère se succèdent, elle prend donc son vélo et se dirige vers Natalis. Elle rentre à l’intérieur, demande à quelle heure je vais sortir, l’un des agents lui répond « Bientôt. Enfin, j’espère… Pour vous... » A force de patience, l’un des collègues de l’agent précédent consent à lui répondre que je sortirai dans trois quarts d’heure. Cela fait déjà un moment que ma compagne attend dehors. Je ne sortirai que plus de deux heures plus tard, un peu après minuit... Nous rentrons enfin chez nous.

Ce matin, au réveil, je me sens particulièrement courbaturé, je suis contusionné. Si je porte des traces au niveau de la nuque et du torse, j’ai des douleurs aux jambes et particulièrement à la main gauche. Je me sens troublé, non pour être intervenu dans une situation indigne envenimée par une intervention grotesque, dangereuse et démesurée lors d’une distribution de nourriture, mais bien pour la violence que moi et mes compagnons d’infortune avons subie et surtout pour celle, plus invisible, qu’a subie ma compagne.

Ce matin, j’apprends par voie de presse que les personnes ne respectant pas le confinement risquent, non plus des sanctions administratives communales, mais bien du pénal. Deux-trois jours auparavant, un jeune, Adil, est mort d’une intervention policière car il était à l’extérieur. C’est amer que j’écris, amer face à l’arbitraire qui a tué il y a quelques jours et par lequel, hier, j’aurais pu également y passer.

Merci d’avoir pris la peine de me lire.

LD.


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