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Incels.me : En quoi cette confrérie en ligne d’hommes misogynes ressemble à Daech

posté le 27/07/18 Mots-clés  antifa  féminisme  genre / sexualité 

Cette semaine, après avoir écrit un article sur les "incels" (abréviation de "Involuntary Celibate Men", soit des "hommes involontairement abstinents" en français) ainsi que sur les forums misogynes où ils parlent de "looksmaxing", ou l’art d’optimiser son apparence physique, j’ai reçu plusieurs messages courroucés.

La plupart de ces messages provenaient de membres de ces forums, l’un d’eux écrit par un homme m’expliquant de façon sarcastique que "des informations de première main" ne me feraient pas de mal. Alors je l’ai appelé.

Au téléphone, il parlait à voix douce et s’excusait régulièrement de paraître si anxieux. "Je ne parle pas souvent aux gens", me dit-il, en me demandant de ne se référer à lui que sous le nom d’Eric, qui n’est pas son vrai prénom.

Eric, 19 ans, n’a jamais eu de rapport sexuel. Il rit quand on lui demande s’il a déjà embrassé une fille. Comme bien d’autres hommes éconduits qui peuplent les groupes incels, il pense qu’il sera seul pour toujours, un destin inextricable qu’il met sur le compte de la laideur dont il se croit affublé. Il dit se sentir désespéré, indésirable et profondément en colère contre les femmes et la société qui le rejettent.

Actuellement sans emploi, Eric passe le plus clair de son temps sur des forums incels, dont Lookism.net, où il n’est connu que sous son pseudo : "I Already Know I’m Ugly" [je sais bien que je suis repoussant, NDT]. Beaucoup de ses messages sont remplis de haine de soi et de désespoir. D’autres sont des mélanges de racisme et de misogynie.

"J’avoue que je suis devenu très aigri et en colère", explique-t-il, "j’ai dit des choses sous la colère, mais je n’ai jamais voulu faire quoi que ce soit de violent."

La rhétorique violemment misogyne est très répandue dans les groupes incels, dont les membres parlent régulièrement de "rendre la pareille" aux femmes qui les privent de sexe, que beaucoup d’entre eux perçoivent comme un droit. Des milliers d’hommes seuls comme Eric sont attirés par la promesse de camaraderie. Mais la nature distordue de cette caisse de résonance qu’est Internet peut alimenter la radicalisation au sein de ces réseaux.

"Vous êtes comme des frères pour moi", l’un d’entre eux a-t-il écrit au forum Incels.me en avril. "Jamais auparavant je ne me suis senti aussi aimé, ou entouré par des gens qui me ressemblent." Comme souvent au sein du groupe, ses messages sont devenus de plus en plus véhéments au fil du temps ; il est passé de questions comme "Comment puis-je me faire des amis en ligne ?" à des descriptions très vivaces de fantasmes sexuels dépravés et violents. D’après ses messages, il est âgé de 18 ans. Il n’a pas pu être joint pour être interviewé.

Les sites incel attirent ces hommes pour bien des raisons. Pour Eric, ils offrent un accès à une communauté compatissante à laquelle il peut rendre visite depuis chez lui, où il se sent davantage à l’aise, car personne ne peut y voir son visage "sous-humain".

"Je n’apprécie même pas la plupart des gens là-bas. Ils sont très égocentriques et, vous le savez, ce sont un peu des connards. Mais je suppose qu’il est agréable d’avoir des gens à qui parler", détaille-t-il. "C’est le principal but cette interview pour moi : pouvoir parler à quelqu’un."

Le chemin de la radicalisation

Bien qu’il semble que tous les hommes qui rejoignent les groupes incels ne détestent pas les femmes, les experts affirment que leurs forums toxiques instillent et perpétuent la misogynie, l’auto-apitoiement et la colère. Ici, au sein de ce qui peut apparaître comme un fantasme meurtrier collectif, les idées de "rébellion incel" et de "révolte des mâles bêta" sont omniprésentes.

Après le récent massacre commis par un homme à Toronto, tuant une jeune femme et une fillette de 10 ans, les groupes incels ont débordé d’excitation à l’idée qu’il ait pu s’agir de l’un d’entre eux.

"Un autre hERos ?" a demandé un homme sur le forum Incel.me, en mettant "ER" en majuscules en référence à Eliott Rodger, incel autoproclamé qui a tué six personnes avant de se suicider en 2014. "Les ’ER’ devraient prendre des cours chez Daech pour apprendre à tuer des tas de gens d’un coup," renchérit un autre, qui semble critiquer le "faible"tableau de chasse du tireur de Toronto. Daech a revendiqué cet attentat, mais la police a déclaré qu’aucune preuve ne venait corroborer cette revendication.

Elliot Rodger, qui était âgé de 22 ans au moment de son meurtre/suicide à Isla Vista en Californie, a passé sa courte vie d’adulte à rêver de manières de punir les femmes pour lui avoir infligé sa "famine sexuelle". Il appartenait à plusieurs forums misogynes qui, disait-il, "ont confirmé beaucoup de mes théories sur le véritable degré de dégénérescence et de malfaisance des femmes".

Rodger est un martyr virtuel chez les incels radicaux, qui s’encouragent mutuellement dans leurs fantasmes de viol et de meurtre de femmes, ainsi que d’imitation de son massacre. Pour le moment, au moins trois hommes dont on rapporte qu’ils le décrivaient en termes élogieux sur les forums ont ensuite perpétré des massacres. Des experts en extrémisme avertissent que si les groupes d’incels prolifèrent, la menace d’une autre tuerie de masse s’accroîtra également.

Le Southern Poverty Law Center, qui surveille les idéologies haineuses aux États-Unis, a ajouté des groupes de "suprémacisme masculin", dont les incels, dans sa cartographie de la haine plus tôt dans l’année.

"Nous avons constaté que beaucoup des individus issus des groupes que nous suivons habituellement : nationalistes blancs, néonazis et ainsi de suite, provenaient de groupes de suprémacistes masculins", déclare Keegan Hankes, analyste supérieur en recherches au sein du SPLC. "Les forums incels ont tendance à développer une rhétorique plus violente encore que celle que j’ai l’habitude de voir sur les sites de suprémacistes blancs."

Il avertit que ces forums peuvent "jouer un très grand rôle" dans la radicalisation de certains incels. "[les nouveaux membres], qui ne témoignent pas de sentiments violents à l’origine, y sont exposés à haute dose", prévient-il.

En avril dernier, un homme s’est lancé en camionnette sur une foule de piétons dans le centre-ville de Toronto, tuant ainsi huit femmes et deux hommes. Un peu avant l’attentat, Alek Minassian, le suspect âgé de 25 ans, avait posté un message en ligne qui célébrait Rodger et la "rébellion incel".

Rapidement, lui aussi a été applaudi comme une source d’inspiration par les incels du net. "Peut-être qu’on va avoir un autre héros inspiré par Alek Minassian, non ?", écrivait un membre de Incels.me, qui est l’un des groupes les plus nombreux et les plus extrêmes de la mouvance. D’autres insinuaient qu’il n’avait pas été assez loin : "J’espère que le prochain rajoutera un viol ou deux... J’en ai marre de la routine du tableau de chasse. Pourquoi pas un tableau de viols ou un tableau-de-jet-d’acide-sur-leur-putain-de-face ?"

La manière des membres ou des sympathisants de Daech, qui revendiquent souvent avec zèle la responsabilité d’attentats que le groupe terroriste n’a pas forcément commis pour promouvoir leur idéologie, les incels sont souvent prompts à fêter les tueurs de masse en tant qu’incels avant même que le suspect n’ait été identifié. Et à l’image de "l’esprit intrinsèque de camaraderie" que les chercheurs ont identifié comme une des raisons clés qui poussent les jeunes hommes à rejoindre des groupes djihadistes, la recherche désespérée d’un sentiment d’appartenance peut conduire les incels vers les réseaux misogynes radicaux.

"Ce ne sont que deux des nombreux points communs entre les incels et les sympathisants djihadistes", déclare un observateur de longue date qui ne s’exprime qu’à condition qu’on ne l’appelle que par son pseudonyme : "Reformed Incel" [Incel repenti, NDT]. Il se décrit lui-même comme un abstinent en fin de trentaine et a rejoint les forums incels à l’adolescence avant de prendre ses distances de son propre chef tandis que la communauté grandissait et devenait plus toxique.

"Je dirais que ’l’incel moyen’ a tendance à devenir de plus en plus extrême, explique Reformed Incel. Les voix modérées, celles de ceux qui rejettent l’extrémisme grandissant ou celles de ceux qui réussissent [à avoir des relations amoureuses ou sexuelles] finissent par disparaître... Il ne reste alors que les voix les plus extrêmes et ceux qui tolèrent la haine."


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