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Le PTB et la gauche dans le collimateur : "populistes !", "poujadistes !", "rexistes... Et puis quoi encore ?

posté le 30/10/13 par Daniel Tanuro Mots-clés  réflexion / analyse 

La campagne électorale a bel et bien commencé, et le moins qu’on puisse dire est que le débat ne vole pas très haut, en particulier lorsque les médias et les politiciens traditionnels sont confrontés aux idées de la gauche de gauche !

« Questions à la Une »

Le ton a été donné par l’émission « Questions à la Une » de la RTBF, le 2 octobre. Intitulée « petits partis, danger ? », cette séquence constitue un modèle d’amalgame puisque le PTB, le PP, La Droite et… Aube Dorée y étaient fourrés allègrement dans le même sac du « populisme ». Le message : les « populistes » belges, de gauche ou de droite, ne constituent pas encore un danger pour « notre démocratie »… mais cela pourrait changer, et vite… comme en Grèce.

Même scénario avec Sabine Laruelle, sur le plateau de « Mise au Point », le 30 octobre. Confrontée à Marco Van Hees qui démontait les mécanismes de l’injustice fiscale, Mme Laruelle n’a rien trouvé de mieux que de dénoncer à plusieurs reprises le soi-disant « poujadisme » de son contradicteur…
Le fiscaliste du PTB traité de « poujadiste » par l’ex-Ministre MR des classes moyennes, ce n’est pas seulement grotesque : c’est le monde à l’envers.

Pour rappel, le mouvement politique fondé par Pierre Poujade dans les années ‘50, exprimait la révolte des petits commerçants et artisans français contre le fisc, l’administration, la concurrence des grandes surfaces et le pouvoir des syndicats ouvriers. Entre le PTB et le MR, qui des deux est le plus proche de ce message ?
« Rexistes »

Une fois lancé sur le thème des « extrêmes qui se rejoignent » le « débat » devait forcément aboutir tôt ou tard, à traiter la gauche anti-austérité de… fasciste. Ce pas supplémentaire dans l’amalgame a été franchi par le Bourgmestre PS de Liège, Willy Demeyer : en réunion des chefs de groupe, le 21 octobre, il aurait comparé Raoul Hedebouw (PTB) et François Schreuer (VEGA) à des « rexistes » (1).

Cette accusation abracadabrante a été lancée au motif que le PTB et VEGA soutiennent la Plateforme liégeoise contre le TSCG – le traité européen qui grave l’austérité dans le marbre – plateforme syndicale/associative/politique qui organisait ce jour-là une mobilisation et une interpellation du conseil communale de la Cité ardente.
Ainsi, tout est clair : dans la campagne électorale qui s’ouvre, il ne suffira pas au PS de clamer que la gauche de gauche « divise la gauche » ; celles et ceux qui oseront contester la gouvernance néolibérale seront amalgamés à des populistes et, si cela ne suffit pas, à des poujadistes, voire à des nazis. « Une tache sur la Wallonie », comme disait JC Van Cauwenberghe à propos des grévistes de Splintex-Fleurus…

Quelle sera la prochaine étape ? Les propos de Freddy Thielemans ne laissent pas d’inquiéter. Justifiant l’intervention brutale de la police contre les Afghans le 22 octobre (spray au poivre, matraques, canons à eau et chiens contre des manifestants pacifiques et leurs enfants), le bourgmestre PS de Bruxelles a dénoncé « l’utilisation d’enfants comme boucliers » et mis en cause de mystérieuses « organisations parallèles » (2)…

Populisme ?

Mettre dans le même sac une organisation anticapitaliste comme le PTB et une bande de gangsters nazis comme Aube dorée est tout simplement scandaleux. Pour arriver à ce résultat, les animateurs de « Questions à la Une » se sont coulés dans la tendance à la mode : brouiller délibérément les cartes en taxant de « populiste » toute formation qui risque de déstabiliser les partis traditionnels, les institutions, donc le néolibéralisme. Qu’il s’agisse de formations dénonçant la dictature du capital, de partis nationalistes anti-UE ou de groupes fascistoïdes excitant à la haine contre les immigrés et les demandeurs d’asile, peu importe.

Gauche radicale = populisme = extrême-droite, telle est la nouvelle formulation de la vieille antienne sur la « convergence des extrêmes ». A noter que cette formulation, si elle fait du tort à la gauche, est flatteuse pour l’extrême-droite, dont le projet réactionnaire se voit ainsi crédité d’intentions « populaires »… comme si les fascistes agissaient en faveur de la majorité sociale.

Si les animateurs de « Questions à la Une » avaient eu un minimum de déontologie journalistique, ils auraient expliqué que le « populisme » n’est pas une doctrine politique mais un discours qui dénonce les « élites » (soi-disant responsables des maux de la société) et fait appel au « peuple », par-delà les classes sociales. Ils auraient montré que la pratique populiste s’accompagne souvent de la mise en avant d’un chef charismatique, s’appuie sur les sentiments spontanés de la grande masse de la population, voire flatte les préjugés de celle-ci. Ils auraient ajouté que, en fonction de l’idéologie qui le sous-tend, le populisme peut être de droite (Valls) ou de gauche (Chavez).

Le PTB est-il « populiste » ? Non. Il met en cause le capitalisme et s’adresse explicitement au monde du travail et à ses organisations syndicales. Dans les quartiers, il prend en charge les problèmes des couches populaires dans une perspective de gauche. Il tente de les mettre en mouvement collectivement autour du travail de ses conseillers communaux et contribue de la sorte à la lutte contre l’influence de l’extrême-droite.

Le PTB fait-il des concessions à des préjugés « populaires » que la gauche doit combattre ? Selon nous, oui. Exemples : la campagne des « nez rouges », la prise de position contre la libération conditionnelle de Michèle Martin, les hôtesses engagées pour présenter la « taxe des millionnaires », l’agitation sur le thème « le problème n’est pas la langue mais le SEX » (3)… Pour nous, ces concessions vont au-delà du souci légitime de tenir compte de l’état d’esprit majoritaire dans la population. Mais les médias et les grands partis sont mal placés pour faire la leçon au PTB sur ce point !

Dépolitisation

Qualifier les extrêmes de populistes n’est pas innocent. Cela permet 1°) de disqualifier d’avance toute expression politique de la colère des « petits » contre « les gros », au nom du fait que cette colère n’adopte pas le ton policé de « l’élite médiatique » ; et 2°) d’esquiver tout débat politique sur le fonctionnement de « notre » soi-disant démocratie, sur des propositions alternatives, ou sur des projets de société.

Cette fonction dépolitisante de l’accusation de « populisme » apparaît clairement dans l’émission. En effet, une fois « gauche de gauche » et « droite de droite » mises dans le même sac, tout débat sérieux sur les revendications concrètes et antagoniques des uns et des autres devient inutile. Du coup, la seule question qui se pose encore est : « Qu’y a-t-il derrière ? ». Car des « petits partis » qui sortent de la marginalité en s’appuyant sur la colère des « petites gens », c’est louche, il y a forcément un agenda caché… et un danger.

« Questions à la Une » interviewe donc un « expert », journaliste au Vif, qui révèle aux téléspectateurs que les statuts du PTB renvoient au livre de Ludo Martens « Le parti de la révolution », où l’on trouve un chapitre contre le « révisionnisme », des recommandations sur la « rectification et l’épuration » du parti, et une invitation à « étudier Marx, Lénine, Staline et Mao comme une science intégrale ».

Le fait que les statuts du PTB comportent une sorte de tiroir discret donnant accès à un précis de doctrine stalinienne est évidemment révélateur… Mais révélateur de quoi ? De la rouerie complotiste du PTB ? Ou de son évolution en cours vers une mise à plat difficile ? Et quelle mise à plat ? C’est toute la question. Pour y répondre, il faut dire ce qu’on critique dans ce livre, et pourquoi. Or, « Questions à la Une », fidèle à sa méthode, mélange allègrement révolution et stalinisme, communisme et épuration, Marx et Staline… En « oubliant » qu’amalgame et théories du complot étaient précisément deux méthodes utilisées dans… les procès de Moscou.

Antistalinisme ? Ne soyons pas dupes

Nous ne perdrons pas de temps à expliquer ici que nous sommes radicalement opposés au stalinisme. Toute notre histoire en atteste, et nous continuons le combat pour un socialisme démocratique autogestionnaire. Mais qu’on ne compte pas sur nous pour embrayer aujourd’hui dans la dénonciation tapageuse de l’idéologie autour de laquelle Ludo Martens a bâti son parti, et des pratiques politiques qui en ont résulté.

D’abord parce que le PTB semble réexaminer doctrine et pratiques, a rompu avec la Corée du Nord et n’est en tout cas plus une forteresse monolithique et dogmatique téléguidée par Pékin. Ensuite et surtout parce que ce PTB en évolution est en position d’ouvrir une faille dans le monopole électoral du PS. Au moment précis où celui-ci cherche à se maintenir au pouvoir pour imposer le programme néolibéral… A une base syndicale qui n’en veut plus et qui, dans certains cas, appelle à une alternative anticapitaliste.

Dans ce contexte, nous nous plaçons du point de vue de la gauche syndicale et des autres mouvements sociaux. Selon nous, l’enjeu central de la campagne électorale est de faire élire un ou des parlementaires capables de relayer clairement le refus de l’austérité capitaliste, car cela encouragera les résistances à la base. Il s’agit donc qu’un maximum de forces se coalisent dans ce but et, tout en gardant leur autonomie, mènent campagne avec le PTB, car cela favorisera les recompositions ultérieures plus larges que la FGTB de Charleroi et la CNE, avec des nuances, appellent de leurs voeux.

Les accusations de populisme et de stalinisme ne sont qu’une tentative lamentable de torpiller cette perspective. Parce qu’elle est dirigée contre la plateforme anti-TSCG, qui rassemble une quinzaine d’organisations et bénéficie du soutien de nombreux syndicalistes, l’attaque de Willy Demeyer montre bien que toute la gauche est visée, pas le seul PTB. Ne soyons pas dupes !


(1) Communiqué de presse du groupe VEGA, 21/10/2013
(2) http://www.skynet.be/actu-sports/actu/politique/article/1013598/manifestation-et-arrestation-de-ressortissants-afghans-thielemans-dit-avoir-agi-dans-le-respect-de-la-loi?utm_source=facebook&utm_medium=social&utm_campaign=share
(3) SEX pour Sécurité sociale, Emploi et Xénophobie


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