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Le marxisme selon Isaac Johsua

posté le 07/10/13 par Un sympathisant du CCI Mots-clés  réflexion / analyse 

Nous publions ci-dessous le compte rendu critique d’une conférence-débat rédigé par un camarade proche du CCI qui dénonce les positions développées par Isaac Joshua, "économiste marxiste" d’ATTAC. Nous tenons à vivement saluer l’initiative et le long travail du camarade qui contribue ainsi à lever le voile sur la véritable nature de l’altermondialisme.

Courant Communiste International - http://fr.internationalism.org

Le 10 avril dernier, l’Université Populaire de Toulouse (UPT) a organisé une conférence-débat au Bijou. L’invité, Isaac Johsua, venait présenter son dernier livre intitulé : La révolution selon Karl Marx. L’UPT est "un réseau d’initiatives et de débats né de l’ambition de reconstruire et de dynamiser une pensée et un corpus idéologique de gauche, face aux crises sociales, écologiques, politiques et économiques qui secouent le monde"1. Cette structure est largement influencée par divers courants de la gauche radicale (Parti de gauche, mouvement Altermondialiste, etc..). Une trentaine de personnes étaient présentes mais peu d’individus de la jeune génération. Après l’exposé de l’auteur, la suite de la rencontre s’est réduite à un jeu de questions/réponses, I. Johsua se montrant réticent au développement d’un débat dans lequel les intervenants réagiraient aux idées contenues dans l’exposé. Certains s’y sont risqués mais sans que I. Johsua se soit montré ouvert aux remarques et au développement d’une discussion constructive. De fait, il me semble peu pertinent d’intervenir dans ce genre de rencontres. L’impossibilité d’exprimer clairement et en totalité notre opinion altère largement la richesse et la portée de notre intervention, en particulier dans le cas présent où le travail de démolition de la pensée marxiste est tellement important qu’il serait difficile de reprendre l’auteur sur toutes les idées malhonnêtes de son intervention.

I. Johsua est un ancien membre du PCF, un temps trotskyste, il fait désormais partie du comité scientifique d’Attac2. Dans son exposé, il fait l’hypothèse que "des failles dans le dispositif théorique du marxisme" ont joué un rôle dans l’échec du mouvement ouvrier et dans la trajectoire qu’ont pris les "pays socialistes" au cours du XXe siècle. Selon lui, les fondateurs du marxisme (Marx et Engels) auraient élaboré une théorie révolutionnaire qui s’est avérée soit incomplète, soit incorrecte dans les différentes périodes révolutionnaires. Autrement dit, si Octobre 1917 a débouché sur le stalinisme, c’est que le vers était bien incrusté dans le fruit de la théorie marxiste. Pour I. Johsua, la faille essentielle de la théorie marxiste réside dans "l’escamotage de la politique". Autrement dit, Marx et Engels n’auraient jamais pris en compte la dimension politique de la révolution. Cet escamotage est perceptible dans trois thèmes essentiels de l’œuvre des fondateurs du marxisme : le moteur de l’histoire, l’agent de la révolution et le socialisme. Nous proposons de faire la critique des idées émises par l’auteur sur les trois points en question à partir de son exposé et non pas de son livre (que nous n’avons pas lu).

1. Le moteur de l’histoire

Pour I. Johsua, Marx a donné au développement des forces productives et à la lutte de classe une dimension automatique et inéluctable : l’abolition des classes sociales et de la propriété privée, la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie seraient, dans la pensée marxiste, des phénomènes inéluctables qui adviendront forcément. Cette interprétation permet à I. Johsua d’affirmer que Marx et Engels ne prennent pas en compte d’autres champs des possibles. Ainsi, ces derniers resteraient aveugles à tout projet politique pour construire la société communiste. Selon I. Johsua, la pensée marxiste reste muette sur les contours de la société communiste (quid de l’organisation future des travailleurs, des droits démocratiques, de "l’Etat allégé"). Ainsi, pour I. Johsua, Marx et Engels définissent le communisme comme un messianisme. Selon les lois de la dialectique du matérialisme historique, l’avènement d’une société communiste serait inévitable, rien ne pourrait l’empêcher. Or, les deux hommes ne se sont jamais montrés aussi passifs et naïfs qu’I. Johsua veut bien l’admettre. D’une part, Marx et Engels ont participé à la structuration politique de la classe ouvrière (Ligue des Justes, Ligue des communistes, Première Internationale). D’autre part, le Manifeste du Parti communiste expose un programme et un projet politique de transformation du monde. I. Johsua semble ignorer tout ceci. Marx et Engels ont toujours pris en compte l’hypothèse selon laquelle le communisme ne pourrait jamais advenir : "les forces productives engendrées par le mode de production capitaliste moderne, ainsi que le système de répartition des biens qu’il a créé, sont entrés en contradiction flagrante avec ce mode de production lui-même, et cela à un degré tel que devient nécessaire un bouleversement du mode de production et de répartition éliminant toutes les différences de classes, si l’on ne veut pas voir toute la société moderne périr. C’est sur ce fait matériel palpable qui, avec une nécessité irrésistible, s’impose sous une forme plus ou moins claire aux cerveaux des prolétaires exploitées, c’est sur ce fait, et non dans les idées tel ou tel théoricien en chambre sur le juste et l’injuste que se fonde la certitude de victoire du socialisme moderne" 3. Preuve en est que le marxisme a intégré dès le début ces deux possibilités. Rosa Luxembourg réactualisera en 1915 ce dilemme sous l’expression de "socialisme ou barbarie". Pour les révolutionnaires, envisager ces deux possibilités va au-delà d’un simple constat. Comme l’indiquaient Engels et Rosa, c’est sur "ce fait" que doit se construire la volonté politique de détruire le capitalisme et bâtir la société communiste.

2. L’agent de la révolution

I. Johsua remet en cause la capacité du prolétariat à faire la révolution. La conscience du prolétariat est un manque cruel à l’entreprise révolutionnaire. L’une des causes se trouve chez Marx qui n’aurait rien fait pour éveiller la conscience de classe par un travail politique. Ce dernier pensant que la prise de conscience politique intervient seulement par l’action.

Par la suite, I. Johsua met en évidence ce qu’il pense être une contradiction fondamentale de la révolution prolétarienne chez Marx et Engels. A l’inverse de la prise du pouvoir de la bourgeoisie sur l’aristocratie, fruit d’une longue maturation, la victoire du prolétariat serait un événement immédiat. Au temps long de la révolution bourgeoise répondrait le temps court de la révolution prolétarienne. I. Johsua conclut ainsi : "D’une part la révolution bourgeoise est prise comme modèle ; d’autre part elle est rejetée". Autrement dit, la bourgeoisie aurait prouvé sa capacité à transformer le monde à son image bien avant sa victoire finale sur la féodalité, grâce à son projet politique. Le prolétariat ne peut en faire autant d’après l’auteur ce qui prouve sa faiblesse politique. I. Johsua renforce son argumentaire par une citation de Marx : "la prise du pouvoir politique du prolétariat est un préalable à tous les bouleversements sociaux".

Moins qu’un contresens de Marx, cette différence révèle une incompréhension totale des différences fondamentales entre les caractéristiques de la révolution bourgeoise et celle de la révolution prolétarienne dans les analyses de Joshua. Toute révolution, qu’elle soit bourgeoise ou prolétarienne, résulte d’une lente maturation de la lutte de classe. La révolution ne peut advenir qu’à partir du moment où la classe révolutionnaire est suffisamment forte pour la réaliser. Voici plus de deux siècles que le capitalisme a sécrété la classe ouvrière. Durant tout ce temps, cette dernière s’est renforcée sur un certain nombre de plans (politique, conscience de classe, quantitatif, etc.). La révolution prolétarienne sera la consécration de cette longue histoire de consolidation de la classe ouvrière. Certes, la révolution marque une rupture mais les motifs qui y concourent ne tombent pas comme un cheveu sur la soupe. Bien au contraire, ils incarnent la longue expérience du prolétariat dans sa lutte contre la bourgeoisie. La mémoire des révolutions bourgeoises dans l’entreprise révolutionnaire de la classe ouvrière était imposée par les conditions historiques de la lutte de classe. L’expérience et la conscience du prolétariat et des révolutionnaires jusqu’en 1917 était insuffisante pour ne pas utiliser les révolutions bourgeoises comme des références. Aujourd’hui, le prolétariat peut se passer de ces exemples compte tenu du bilan qu’ont su tirer les révolutionnaires de l’histoire des luttes prolétariennes.

I. Johsua invente cette contradiction dans un but précis : mettre en doute la capacité du prolétariat à réaliser la révolution. Comparé à la bourgeoisie, le prolétariat n’a jamais prouvé sa capacité à transformer la société. Mais l’auteur ne va pas plus loin et omet de signaler l’élément qui distingue ces deux classes dans leur entreprise révolutionnaire. Dans la société féodale, il fut possible à la bourgeoisie de se développer, de se renforcer, d’accéder au pouvoir parallèlement à l’aristocratie. Sa nature de classe exploiteuse le lui permettait. En revanche, la classe ouvrière, en tant que classe exploitée, ne peut pas prendre le pouvoir au sein du système capitaliste. Son rôle historique est d’abolir les classes sociales, pas de les maintenir. Ainsi, la révolution est un préalable à toute domination politique du prolétariat. Mais là encore, la transformation sociale ne s’effectuera pas du jour au lendemain. Le prolétariat devra se mettre à pied d’œuvre pour mener un mouvement qui "passera dans la réalité par un très long et très dur processus"4.

De même, il n’est pas besoin de creuser bien loin dans l’histoire du mouvement ouvrier pour constater que le prolétariat a déployé une intense activité politique depuis son origine. Karl Marx ne fut pas le dernier à stimuler la classe ouvrière dans le domaine politique à travers ses écrits et sa pratique. I. Johsua ignore volontairement tout cela.

3. Le socialisme

Pour I. Johsua la formation des sociétés où s’est développé un "socialisme réellement existant" tend à désavouer les thèses de Marx et Engels sur l’abolition des rapports marchands avec l’avènement du socialisme : "La société socialiste se noie dans un véritable océan de rapports marchands". En réalité c’est le capitalisme d’Etat qui nage dans cet océan. Le véritable noyé est l’auteur de cette phrase ! Ici, le travestissement du capitalisme d’Etat en un "socialisme réel" biaise complètement le débat et amène l’auteur vers des contresens et des erreurs grossières sur l’œuvre de Marx et surtout sur l’interprétation de l’histoire du XXe siècle.

I. Johsua se sert de l’exemple des pays dits socialistes pour démontrer l’idéalisme que porte en lui le communisme. Selon lui, l’histoire a montré que les rapports marchands, l’Etat, les antagonismes entre individus sont des traits inéluctables dans les sociétés humaines y compris dans le communisme. Pour l’auteur, le socialisme et le capitalisme ne sont pas si différents, ils forment même "deux branches du même arbre" au niveau économique. La sortie de cette impasse se trouve au niveau politique : "la multiplication des rapports marchands doit être contrebalancée par un projet commun unificateur, formant le chemin du tous ensemble". Or, le marxisme ne donnerait aucune piste de réflexion à ce sujet si l’on en croit Isaac Joshua : Marx était convaincu que la révolution entrainerait l’abolition des classes sociales, des rapports marchands, de l’Etat. Cette "vision de la cité idéale" expliquerait le mutisme de Marx et Engels sur l’organisation des travailleurs, des droits démocratiques, des relations entre l’Etat et les travailleurs. Ces silences auraient joué un rôle non négligeable dans le développement du stalinisme et de ses corollaires au cours du XXe siècle. Voici ce que l’auteur désigne "escamotage de la politique", un idéalisme ou des silences de la part de Marx et Engels dont l’histoire a montré les effets pervers. Au final, la révolution selon Marx est condamnée à rester au banc des utopies : "Peut-on arrivé un jour à chacun selon ses besoins ? C’est irréalisable et pas souhaitable car la planète a des besoins limités, produire au maximum n’est pas un objectif en soi, produire avec parcimonie s’oppose complètement à produire selon ses besoins". Contrairement aux analyses de Marx, les rapports marchands, la propriété privée et l’Etat se maintiendraient dans le "socialisme réellement existant"5 et l’histoire l’aurait prouvé. Ainsi, les travailleurs devraient s’adapter et limiter au mieux les effets négatifs de ces constantes de l’histoire. Seul un projet politique au sein duquel le pouvoir des travailleurs s’articulerait sur des organes d’auto-organisation et sur l’Etat pourrait offrir "une dimension pérenne au socialisme". Sans le dire, Isaac Joshua nous propose un régime bien connu dans l’histoire du XXe siècle : le capitalisme d’Etat.

4. Combattre les démarches de falsification du marxisme

Il convient de battre en brèche cette posture théorique qui consiste à penser (comme Isaac Joshua) que le marxisme est une pensée figée et dogmatique, que la révolution est seulement la mise en pratique d’une théorie révolutionnaire, que l’œuvre de Marx et Engels est une nouvelle Bible qui ne peut être réactualisée, remise en cause à mesure de l’expérience pratique du prolétariat. Marx et Engels n’ont jamais prétendu servir de prophètes à la classe ouvrière dans son entreprise révolutionnaire. Ils se sont efforcés d’analyser l’histoire des sociétés humaines afin de donner une explication globale et cohérente à son évolution. La vision dialectique et matérialiste de l’histoire permet de prendre acte du fait que l’histoire des hommes est impulsée par la lutte de classes s’opérant au cours du développement des forces productives. Cette démarche scientifique a permis à Marx et Engels d’orienter les buts et les moyens de la classe ouvrière sur des bases objectives. Les fondateurs du marxisme ne se sont pas levés un beau matin en se disant que le capitalisme se caractérise par un certain nombre de contradictions, que ces mêmes contradictions permettent d’envisager la perspective d’une société communiste et que le seul moyen pour arriver à cette société s’avère être une révolution mondiale de la classe ouvrière. Au contraire, la pensée de Marx et Engels fut largement modelée par l’apport des théoriciens antérieurs, par le contact avec des ouvriers et par l’analyse des conditions matérielles de leur époque. De même, les acquis théoriques des révolutionnaires actuels seraient bien maigres si ces derniers en restaient aux analyses des fondateurs du marxisme. Ce serait omettre les apports théoriques de nombreuses générations de révolutionnaires qui se sont efforcées de remettre en cause le marxisme à partir des expériences pratiques de la classe ouvrière au cours de son histoire.

Ainsi, la démarche intellectuelle d’Isaac Joshua va à contre-courant de celle des révolutionnaires marxistes. Pour lui, il s’agit d’analyser des idées, de se rendre compte qu’elles n’ont pas été mises en pratique et d’en conclure qu’elles étaient erronées dès l’origine. Pour les révolutionnaires, il s’agit de tirer les leçons de l’histoire de la classe ouvrière, de tester si des évènements ne viennent pas remettre en cause la vision marxiste des choses ou s’il ne faudrait pas réactualiser une idée qui nous semblait juste mais qui se trouve bousculée par les faits. Comme l’affirmait un intervenant au cours du débat, l’exégèse des textes marxistes n’est pas une solution pertinente si l’on veut tirer les leçons des échecs de la classe ouvrière en vue de la transformation de la société. Mieux vaut faire le bilan de l’histoire. Les sottises énoncées ici sont tellement évidentes qu’on pourrait penser que l’auteur n’a pas lu ou n’a rien compris aux écrits de Marx et Engels. Or, I. Joshua baigne depuis plusieurs décennies dans l’œuvre des fondateurs du marxisme. En vérité, à travers un travail de dévoiement et de falsification, l’auteur souhaite légitimer le projet politique de la gauche de la bourgeoisie. Les révolutionnaires doivent être très attentifs à ce genre de détournement de la vision marxiste. Ces entreprises malhonnêtes peuvent orienter des éléments de la classe ouvrière en manque de clarification vers des voies inutiles. Depuis Marx et Engels, les révolutionnaires marxistes n’ont jamais hésité à critiquer des théoriciens plus ou moins honnêtes qui portèrent atteinte aux outils théoriques de la classe ouvrière. Avec la décomposition du capitalisme, la bourgeoisie ne loupe jamais une occasion de dévoyer la démarche marxiste. L’avant-garde de la classe ouvrière a le devoir de défendre cet héritage fondamental dans le but de la révolution de la classe ouvrière.

José Caliente.

1 Citation tirée du site du Parti de Gauche en Haute Garonne.

2 Voir la page Wikipédia qui lui est consacrée.

3 F. Engels, Anti-Dühring, Paris, Editions sociales, 1963, p 189.

4 K. Marx, Manuscrits de 1844.


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