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Le premier mai est une journée de luttes et de colères

posté le 02/05/13 par M. Mots-clés  luttes sociales 

« Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les
voix que vous étranglez aujourd’hui.
 » (August Spies)

Le premier mai est un jour de commémoration des combats du mouvement ouvrier pour abolir les rapports d’exploitations et de subordinations dans lesquelles il s’est trouvée assujetti suite à la destruction des près communaux, à l’expropriation fondamentale et l’extermination des communautés paysannes. La première arme que le mouvement ouvrier a inventée pour parvenir à ouvrir la tenaille dans laquelle il s’est trouvé étranglé c’est la revendication de la journée des huit heures : huit heures de travail, huit heures de repos et huit heures pour aimer, pour lire, pour se promener, pour cultiver, pour ne rien faire, … Au Etats-Unis, au cours de leur congrès de 1884, les syndicats américains se sont donnés deux ans pour imposer aux patrons une limitation de la journée de travail à huit heures. Cette action débuta le premier mai car beaucoup d’entreprises américaines entamaient ce jour-là leur année comptable, et que leurs contrats avaient leur terme ce jour-là. La grève générale du 1er mai 1886 sera largement suivie. Près de 340.000 ouvriers seront en grève dans tous les pays. A Chicago, la grève se prolongera et le 3 mai 1886, une manifestation fera trois morts parmi les grévistes de la société McCormick Harvester. Le lendemain aura lieu une marche de protestation et dans la soirée, tandis que la manifestation se dispersera à Haymarket Square, il ne restera plus que 200 manifestants face à autant de policiers. C’est alors qu’une bombe explosera devant les forces de l’ordre. Elle fera un mort dans les rangs de la police. Sept autres policiers seront tués dans la bagarre qui s’ensuivra. A la suite de cet attentat, cinq syndicalistes anarchistes seront condamnés à mort (Albert Parsons, Adolph Fischer, George Engel, August Spies et Louis Lingg) ; quatre seront pendus le vendredi 11 novembre 1887 (connu depuis comme Black Friday) malgré l’inexistence de preuves, le dernier (Louis Lingg) se suicidera dans sa cellule. Trois autres seront condamnés à perpétuité.

Trois ans plus tard, la IIe Internationale socialiste réunit à Paris, à l’occasion du centenaire de la Révolution française décidera le 20 juillet 1889 de faire de chaque 1er mai une journée de manifestation avec pour objectif la réduction de la journée de travail à huit heures. Le 1er mai 1891, à Fourmies, dans le Nord de la France, la police tirera sur les ouvriers et fera neuf morts. Avec ce nouveau drame, le 1er mai s’enracine dans la tradition de luttes du mouvement ouvrier révolutionnaire. Quelques mois plus tard, à Bruxelles, l’Internationale socialiste renouvelle le caractère revendicatif et international du 1er mai.

Le premier mai nous commémorons la mémoire des martyrs de Chicago et à travers eux, par métonymie, la mémoire de tous les anonymes qui ont donné corps aux luttes, aux révoltes, aux soulèvements, aux insurrections et eux révolutions dont nous essayons de nous faire les héritiers incertains. Le 1er mai revendiquait l’instauration de la journée de 8 heures. Mais même après que ce but fût atteint, le 1er mai ne fût pas abandonné. Et, quand d’autres jours se lèveront, nous continuerons de fêter le 1er mai, en l’honneur des luttes acharnées et des nombreuses souffrances du passé. En régularisant le 1er mai comme journée nationale de congé, en distribuant du muguet comme soi-disant survivance de vielles traditions païennes et en l’instituant comme « fête du travail » par delà la désactivation du conflit de classes les victoires du mouvement ouvrier révolutionnaire sont transformées en un stade objectif du progrès historique, témoignant de l’avancement ou de l’arriération de telle ou telle civilisation dans la modernité. Enseignants, intermittents, chômeurs, travailleurs, artistes, … nous sommes tous, comme n’importe qui vivant dans un espace délimité par un Etat-providence, des rentiers du mouvement ouvrier, en ce que celui-ci aura eu de plus ambivalent. La conséquence la plus massive de ses conquêtes, ou des effets de ses conquêtes, aura été une mise à distance de la politique, qui pose le problème de la continuité révolutionnaire ou post-révolutionnaire, par-delà les rives glacées des années 80.

Résister à la bêtise ambiante des « fêtes du travail » ce n’est pas, ce ne peut surtout pas être liquider cet héritage en enfants perdus. Seule la barbarie se nourrit de la destruction de ce qui, rétroactivement, apparaît comme rêves, utopies, illusions. Elle triomphe là où cela fait ricaner ou soupirer. La critique ne nous sera plus non plus d’aucun secours. Elle semble avoir désormais quelque chose de redondant, comme si elle ne faisait que ratifier quelque chose qui est passé avant elle, et qui a déjà opéré, comme si elle redoublait une opération de destruction préalable. Résister c’est apprendre à ne plus se considérer comme les rentiers des victoires du mouvement ouvrier révolutionnaire, comme les représentants d’ « acquis » sur lesquels il ne serait être question de revenir. Ce qui fut remède est d’autant plus susceptible de devenir poison qu’il en est fait usage sans prudence et sans expériences. La question, si nous voulons continuer à honorer ses victoires comme grosses de puissances encore à-venir, c’est d’apprendre comment en hériter. Pour ce faire nous avons désespérément besoin d’autres histoires, des histoires racontant comment des situations peuvent être transformées lorsque ceux qui les subissent réussissent à les penser ensemble. Non des histoires morales, mais des histoires techniques à propos de ce type de réussite, bref des histoires qui portent sur le penser ensemble comme oeuvre à faire.

Les révolutions manquées sont toujours grosses de promesses inexorablement tenues. Dans un monde où nous sommes systématiquement dépossédés du souvenir des conditions historiques et des rapports de forces par et dans lesquels nous sommes devenus ce que nous sommes, le simple rappel que ces conditions ont été l’objet de luttes parfois sanglantes menées au nom de valeurs constamment mises sous le boisseau, est un acte subversif, et non des moindres.


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