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« #MeToo a été accaparé par un féminisme aux allures de religion »

posté le 22/10/18 par https://www.lepoint.fr/societe/peggy-sastre-metoo-a-ete-accapare-par-un-feminisme-aux-allures-de-religion-03-10-2018-2259756_23.php Mots-clés  féminisme  genre / sexualité 

Le 5 octobre 2017, une enquête du New York Times dévoilait des accusations de harcèlement sexuel s’étalant sur trois décennies à l’encontre du nabab hollywoodien Harvey Weinstein. L’actrice Alyssa Milano lançait alors le hashtag #MeToo, suivi en France de #BalanceTonPorc par la journaliste Sandra Muller, libérant les paroles. Un an après, quel est l’impact de ce mouvement social de fond ?

Essayiste, journaliste scientifique et docteur en philosophie, Peggy Sastre est la co-auteure de la fameuse « tribune Deneuve » qui, en janvier, déplorait que la légitime prise de conscience de violences sexuelles ne soit transformée « en campagne de délations » et en nouveau « puritanisme ». Les 13 et 14 septembre dernier, sa présence à l’université d’été du féminisme était fortement contestée par certaines militantes féministes. Pour Le Point, elle revient sur cette année particulière et défend sa vision d’un féminisme modéré et libéral.

Le Point : En octobre 2017, Harvey Weinstein était accusé d’agressions sexuelles, ce qui a marqué le début de la campagne #MeToo. Un an après, comment jugez-vous ce mouvement qui, selon The Economist, est peut-être l’avancée la plus puissante pour l’égalité depuis l’introduction du vote des femmes ?

Peggy Sastre : Cela va sans doute vous surprendre, mais je suis un peu moins enthousiaste. Il me paraît assez prématuré, après un an, de juger non pas de l’ampleur, mais de la puissance du mouvement. Si révolution il y a, comme on peut l’entendre, on le saura dans dix, trente ou cinquante ans. Ce genre d’hyperbole relève d’une logique journalistique – on crée un événement pour vendre du papier ou des clics – et non pas historique et encore moins anthropologique. De la même manière, je suis bien incapable de juger le mouvement dans son intégralité, je ne peux me focaliser que sur les éléments qui me paraissent les plus préoccupants. Le premier, et sans doute le moins analysé, c’est que l’affaire Weinstein ne met pas l’accent sur l’égalité entre hommes et femmes. Au contraire, son écho médiatique dominant s’est focalisé sur un antagonisme comportemental non seulement entre hommes et femmes, mais parmi les femmes entre elles. Dès le début, je me suis demandé pourquoi on n’entendait pas parler de toutes les femmes qui avaient su jouer et profiter du système Weinstein. Car non seulement cela aurait apporté des éléments factuels attestant de la réalité de ce fameux système, mais en plus, on aurait mis en lumière des femmes assez fortes pour retourner à leur avantage une stratégie a priori conçue pour les opprimer. C’est assez significatif de ce passage d’une culture de la dignité à une culture de la victimisation que peuvent analyser des chercheurs comme Bradley Campbell et Jason Manning.

C’est-à-dire ?

La première avait évidemment énormément de défauts – on ne peut pas être Cary Grant tous les jours – mais la seconde me semble bien pire. Je ne vois pas quels peuvent être les apports « civilisationnels » d’une essentialisation des femmes en pauvres petites marionnettes du bon vouloir des hommes, tellement privées d’agentivité qu’elles ne savent toujours pas, quinze ou trente ans plus tard, si elles ont réellement « consenti » à un contact sexuel. Une illustration de ce renversement est très criante chez Monica Lewinsky. Au moment de l’affaire Clinton, elle s’était dit parfaitement consentante et amoureuse, au moment de #MeToo, elle a fait le tour des télés, un Kleenex à portée de main, pour dénoncer l’atroce abus de pouvoir dont elle a été victime et sans lequel elle ne se serait jamais mis de cigare dans le vagin. Lors des universités d’été du féminisme, Irène Théry a justifié les attaques contre moi et les autres rédactrices et signataires de « la fameuse tribune Deneuve » en disant, en substance, « vous nous avez envoyé votre force individuelle à la figure ». Ça m’a complètement décontenancée. Je n’arrive pas à comprendre comment cela peut être considéré comme négatif. Mon cerveau ne percute pas.

L’autre travers de #MeToo, qui me semble heureusement un peu plus remarqué, c’est l’accaparement de la libération de la parole par un féminisme aux allures de religion, avec ses dogmes, sa liturgie et sa chasse aux hérétiques. Une idéologie devenue totalitaire, parce qu’infectée par l’un des pires fléaux de notre époque : l’identitarisme, qui est une façon de voir le monde sans autre réalité commune (et encore moins objective) que la polarisation existentielle entre oppresseurs et opprimés. C’est le féminisme d’une Laurence Rossignol, qui regrette qu’on ne puisse pas légiférer sur la vie privée des gens ou qui répète que la justice n’a pas été « faite » pour les femmes en général, et pour les victimes de violences sexuelles en particulier, mais par les hommes et pour protéger l’immunité des prédateurs. Une analyse qui semble en appeler à un règlement extra-judiciaire non seulement des violences sexuelles, mais des violences sexuelles dont sont victimes les femmes, qui leur seraient « spécifiques » en raison même de leur sexe. C’est un tribalisme, une balkanisation de la vie civile que je trouve proprement terrifiante. Nos démocraties libérales se sont construites pour défendre les individus (minorité ultime) contre la tyrannie de la majorité. Elles ont peut-être si bien fonctionné qu’on assiste aujourd’hui à une sorte de tyrannie des minorités sur la majorité, bien obligée de se faire silencieuse. Mais je ne parle pas de minorités démographiques, mais de minorités psychologiques. Il me semble qu’une attention démesurée est accordée aux individus les moins adaptés à la vie intellectuelle d’une démocratie libérale – le respect du pluralisme, le respect, voire la recherche de la contradiction, etc. Ceux qui crient le plus fort, qui entendent dissoudre le débat par l’anathème, qui pensent que la marche du monde est un jeu à somme nulle où il n’y a de victoire que dans l’annihilation de l’adversaire. Et qui, à ce titre, estiment que tous les moyens sont permis.

#MeToo n’a-t-il pas eu le mérite de faire prendre conscience de l’ampleur des harcèlements ou des agressions sexuelles ?

Je crois que c’est malheureusement l’inverse. Avec #MeToo, on a vu aussi énormément d’enquêtes très mal ficelées qui ont grossi artificiellement la prévalence des violences sexuelles. Je pense notamment au sondage Odoxa du 19 octobre 2017 qui statuait que « plus d’une femme sur deux (53 %) en France a déjà été victime de harcèlement sexuel ou d’agression sexuelle ». En regardant plus précisément leurs résultats, on s’apercevait qu’ils mettaient dans le même panier des « propos déplacés » et des « attouchements sexuels ». Idem pour l’enquête « Femmes et déplacements » à Bordeaux, qui conclue que « 87,5 % des femmes ont subi du harcèlement sexuel ou sexiste au cours des 12 derniers mois ». Un des sociologues à avoir mené cette enquête, Arnaud Alessandrin, commentait sur le site du secrétariat à l’Égalité femmes-hommes : « Il y a une dimension massive du harcèlement et des violences sexistes. Le panel est large et couvre des agressions allant du regard au viol. » Un regard serait une agression ? Ce ne sont que deux exemples parmi des dizaines et le phénomène ne se limite pas à la France. Dans un récent sondage de la Fondation Thomson Reuters, mené auprès « d’un panel de 538 experts en questions de genre », on apprend que les États-Unis sont le dixième pays le plus dangereux pour les femmes au monde et le troisième pays où les femmes ont le plus de risque de subir des violences sexuelles. Vraiment ? Plus dangereux que l’Iran qui punit de 74 coups de fouet une femme qui ne porte pas le foulard islamique ? Plus dangereux que la Sierra Leone, où 94 % des femmes ont subi des mutilations génitales ? Plus dangereux que la Birmanie, où des milliers de musulmanes Rohingya, adultes et mineures, ont été violées par des soldats et des miliciens en 2017 ? C’est étrange et cela le devient encore plus quand on se renseigne sur la « méthodologie » de ce sondage : les experts n’avaient pas répondu en fonction de faits objectifs, mais selon leur « perception » du phénomène. Qu’on laisse ce genre de données façonner le débat public sur les violences sexuelles est plus qu’affligeant. Non seulement parce que cela donne une image faussée de la réalité, et qu’on ne peut traiter aucune maladie si on n’a pas le bon diagnostic, mais aussi parce cela criminalise des comportements bénins et banalise de véritables crimes. Enfin, cela risque d’inciter les femmes à un sentiment d’insécurité dommageable pour les libertés individuelles. Je viens par exemple de voir passer sur Twitter un « thread » où des centaines de femmes se disent, avec le plus grand sérieux, que ce serait une bonne idée d’imposer un couvre-feu aux hommes à partir de 21 heures...

En janvier, votre tribune collective dans Le Monde , qu’on a inopportunément résumée comme étant une défense du « droit d’importuner », a, en France, représenté la première grande critique de #MeToo et #BalanceTonPorc. Dix mois après, ne regrettez-vous rien sur ce texte qui a provoqué une polémique monstre ?

Au niveau du texte, absolument rien. Cela demeure une tribune à cinq mains la plus parfaite possible, vu que les rédactrices ont certes des points communs, mais aussi énormément de divergences. Je reste, par contre, proprement consternée par ce qui est arrivé à Brigitte Lahaie, notamment par notre faute après ce communiqué de « désolidarisation » imbécile que nous avons envoyé sous la pression d’une minorité très hurlante de nos signataires. Peut-être qu’on aurait dû davantage bétonner ce genre de « service après-vente », mais le fait est que la tribune a été écrite par des écrivains, pas par des communicants ou des politiques.

Asia Argento, figure de #MeToo, s’est vue à son tour accusée d’agression sexuelle par l’acteur Jimmy Bennett, tandis que Judith Butler, grande théoricienne des gender studies, a, elle, défendu Avital Ronell, philosophe féministe reconnue coupable par la New York University de harcèlement sexuel sur l’un de ses élèves. Que vous inspirent ces deux affaires ?

J’ai développé sur Slate ce que cela m’inspirait. Pour ne pas se retrouver aussi vite le bec dans l’eau, il aurait fallu que #MeToo (ou, plutôt, celles qui ont été présentées comme ses « égéries », que ce soit ou pas de leur fait) se focalise sur la défense de l’État de droit et de la civilisation relativement pacifiée qu’il nous aura permis de construire et de fréquenter. Pas sur le piétinement de ses principes les plus élémentaires sous couvert d’une « juste cause ». J’insiste : la question des violences sexuelles n’est pas un problème de relations hommes-femmes, c’est un problème civilisationnel qui se doit d’être avant tout traité par le système pénal, soit l’un des moteurs les plus puissants de l’auto-domestication humaine.

Votre présence, ainsi que celles de Raphaël Enthoven et Élisabeth Lévy, à la première université d’été du féminisme a provoqué des remous chez les militantes. « Le féminisme n’est ni une secte ni une marque déposée », a pourtant clarifié Marlène Schiappa...

N’ayant aucune pratique ni culture politique ou militante, je ne sais pas si les féministes ont un sectarisme particulièrement prononcé ou pas, mais c’est un travers que je ne peux que constater. Et à mon avis, c’est parce que la majorité (si ce n’est la totalité) des combats pour l’égalité en droit entre hommes et femmes ont été gagnés en France que le féminisme y périclite en une ribambelle de sous-chapelles ayant chacune sa propre définition du féminisme – et où on diabolise les autres, comme de juste accusées de promouvoir un « faux féminisme ». Ce qui est un peu dommage lorsqu’on prétend servir une cause un tant soit peu universelle. Après, j’ai quand même des yeux et des oreilles et je crois que cette dégénérescence tribaliste touche beaucoup de mouvements qui sont atteints du syndrome de saint George à la retraite, pour reprendre la formule de Kenneth Minogue. On ne s’aperçoit pas que tous les dragons sont morts (ou partis autre part) et on continue à donner des coups d’épée dans le vent, car on ne sait pas faire autre chose. Ce qui est un facteur fâcheux de radicalité.


On vous a qualifiée de « chroniqueuse pamphlétaire à la Éric Zemmour » . Or, vous défendez un « féminisme darwinien » et vous vous réclamez de Steven Pinker, chantre du progrès. Pouvez-vous expliquer votre vision du féminisme ?

Je reste assez traditionnelle dans mon féminisme, que je définis comme une défense de l’égalité en droits des hommes et des femmes et que je justifie comme l’un des principaux éléments de la pacification sociale – en effet, comme ce que détaille et démontre Pinker. Ces derniers mois, j’ai quand même passé pas mal de temps à faire mon propre « examen de conscience », provoqué par tous ceux qui ont l’air d’être tellement persuadés de mon « antiféminisme », et je suis arrivée à cette conclusion provisoire : oui, je suis féministe, mais ce n’est pas mon idéologie dominante. Je suis avant tout pacifiste. Je n’aime pas le conflit, je n’aime pas la castagne, je ne crois absolument pas en la vertu purificatrice des bains de sang. Mon rationalisme et mon féminisme sont les moyens de cette fin : on sait aujourd’hui (c’est mesurable, testable, reproductible) que les sociétés les plus paisibles sont celles où l’égalité entre les membres de la société est acquise, notamment par un droit qui la garantit. Enfin, je revendique un féminisme politiquement modéré, voire dépolitisé. Les deux grandes valeurs sur lesquelles je l’édifie (et qui, d’ailleurs, me « guident » en général) sont la liberté et la vérité. Des valeurs qui, je crois, ne sont le monopole ni d’un camp ni d’un autre. Ou alors, c’est vraiment que la démocratie libérale est super mal barrée...

« Comment l’amour empoisonne les femmes », Peggy Sastre (éd. Anne Carrière)


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