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Paris, "Affaire Paco" : entre résignation et indifférence...

posté le 04/04/13 Mots-clés  solidarité  genre / sexualité 

En ce moment, à Paris, viennent de sortir des témoignages concernant les violences sexuelles exercées par un certain Paco à l’encontre d’un nombre encore inconnu de personnes. Je publie cette contribution ici parce qu’il est fort possible que ce type ait sévi ailleurs. Et qu’on ne parle jamais assez de ces questions-là...

Contribution au débat en cours (mais pas assez) autour des violences sexuelles exercées par Paco à Paris et ailleurs

Je ne connais pas Paco, et je n’habite pas Paris. Ce sont des gens proches qui m’ont raconté cette histoire et m’ont fait parvenir les différents témoignages déjà parus sur le sujet. Ce qui motive l’écriture de ce texte, aujourd’hui, c’est moins l’empathie que je ressens vis à vis des personnes ayant subis ces violences que l’exaspération face à l’indifférence générale dans laquelle “l’affaire” semble se dérouler.

Quelques textes ont déjà été rendus publiques, mentionnant des choses que je trouve importantes, que je ne répéterai donc pas ici. Je ne m’étendrai pas sur la question “judiciaire”, même si mon idée peut se résumer à ceci. Dans une perspective émancipatrice où chaque individu ressortirait renforcé d’évènements de ce type, tant la personne qui a fait subir la violence que celle qui l’a subi, ET les personnes qui les entourent, je n’entrevois que deux possibilités. Soit la personne qui a exercé les violences est une personne malgré tout estimable, et alors un travail peut être engagé avec les personnes qui souhaitent le faire. Soit c’est un individu hors de tout raisonnement, qui ne veut pas reconnaître les douleurs produites, et alors notre seule possibilité est de nous en protéger. Pas par la taule, ni par l‘expédition punitive, même si l’une comme l’autre peuvent présenter un caractère brutalement jouissif. A nous d’inventer comment nous protéger de quelqu’un avec qui toute discussion paraît inefficace, sans nous souiller en reproduisant les logiques que nous vomissons : celle de la punition, de la vengeance, de l’illusion qu’une compensation matérielle peut exister.

Ce que je voudrai apporter, c’est une réflexion plus globale sur les rapports de domination qui sont présents dans toutes nos relations, et les contextes qui les produisent.

On a tendance à croire que nos microcosmes échappent aux rapports de domination. Comme si, quelque part, ce monde que nous fuyons ou cherchons à abattre ne nous avait pas tout autant mutilé que le reste des individus “normaux”. Quelles que soient les étiquettes que chacun reçoit ou s’attribue (punk, gauchiste, féministe, trans, PD ou gouine, anarchiste, communiste, artiste, bobo préfèrant boire des bières pas chères dans des squats plutôt que dans des boites branchouilles, bref...), de Paris à Turin en passant par Bruxelles, la Zad, le ValSusa et bien d’autres lieux encore, ces regroupements constituent une nébuleuse où se mêlent sociabilité plus ou moins alcoolisée et idées à vélléité subversive. On y échange des rêves et des idéaux. Et beaucoup de merdes aussi.

Derrière les écrans de fumée de toutes ces belles idées anti-autoritaires, se cachent trop souvent la facilité et le confort des habitudes et des normes desquelles nous prétendons nous extirper. Souvent, les violences de genre sont minimisées, les blagues sexistes acceptées au nom du sens de l’humour sans lequel on passe pour un.e coincé.e, et les violences inter-personnelles tolérées, au nom de l’intimité, de l’amour, de l’intensité des sentiments qu’on ne peut pas maîtriser. Sans vouloir paraître idéologique, chercher la révolution sociale sans risquer la rupture individuelle me semble une erreur dont l’humanité n’a pas fini de faire les frais. Nos comportements sont empreints de la violence qui façonne le monde que nous voulons détruire. Créer de nouvelles façons de vivre nos rapports ne se fera pas d’un claquement de doigt. Cela nécessite du courage, de la solidarité et une volonté de fer. Et ça commence par faire face à ce type d’évènement. Ne pas rester silencieux lorsqu’on est témoin d’une humiliation, d’une intimidation, qu’elle soit ponctuelle ou diffuse. Aller voir les gens, demander des mots clairs, ne pas se contenter d’un simple “bof, ça doit aller, sinon il/elle aurait dit quelque chose” qui ne sert qu’à rassurer notre conscience. Ce que nous risquons, c’est de briser le consensus, certes. De mettre à mal des amitiés, en obligeant les personnes à se prononcer, à discuter, à émettre des avis, et peut-être qu’ainsi, effectivement, des ruptures auront lieu. Mais refuser de mettre à mal le silence collectif, c’est confirmer l’isolement des quelques un.es qui auront tenté de briser la résignation. C’est acter l’oppression. C’est se faire complice des circonstances qui rendent favorables sa reproduction. Et c’est gâcher une occasion de faire un pas concret vers ce monde nouveau que nous portons dans nos coeurs, individuellement et collectivement.

Je crois que ce que je ferais si j’habitais Paris, (en plus de me montrer disponible pour qui voudrait, ou aurait besoin de parler de ça), c’est que j’irai trouver quelques potes, à qui je proposerai d’aller voir Paco. Pour ne pas attendre de le croiser par hasard, dans un squat, une bibli, une AG ou une manif, ce qui nous laisse toujours désemparé.e, seul.e ou dans l’urgence d’autre chose. Pour prendre les devants, et lui signifier clairement qu’il n’est plus le bienvenu. L’informer que sa description tourne publiquement, et qu’il ne pourra donc pas se reconstruire une identité ailleurs, comme il semble l’avoir déjà fait. J’enverrai cette histoire à tous mes contacts, en les invitant à en parler largement, et à ouvrir ainsi un espace plus vaste pour se questionner collectivement sur les violences de ce genre qui pourrissent nos quotidiens. En espérant que cet espace, une fois ouvert, maintiendra la tension nécessaire à une remise en question permanente, à l’élaboration expérimentale de nos idées et de nos pratiques. Dans un cas comme celui-là, si l’on écarte la prison et le meurtre, il semblerait que nous n’ayons que le bannissement pour nous protéger. Personnellement, je ne trouve pas ça satisfaisant, entre autres parce que ça ne l’empêchera pas de recommencer à faire ce qu’il veut “hors” de nos réseaux. Mais que pourrions-nous imaginer de mieux ?

Je salue avec respect le courage des personnes qui ont rendu leurs témoignages publiques. Je sais la force qu’il faut pour remuer la merde quand elle est si profonde.

K


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