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L'article ci-dessous est en débat.
Raison de la mise en débat :
importation d'un débat sur twitter manquant de contextualisation

Questionnements sur les réflexes militants

posté le 22/01/22 par https://feministandotherthings.tumblr.com/post/101673244347/questionnements-sur-les-reflexes-militants Mots-clés  antiracisme  féminisme  genre / sexualité  LGBTQI+  luttes décoloniales  luttes numériques / internet  répression / contrôle social 

Questionnements sur les réflexes militants

J’écris ce billet à la suite de ce que certainEs ont appelé « Elfegate ». Il ne s’agit pas pour moi de défendre personnellement l’Elfe (que je ne connais pas bien) ni de parler spécifiquement d’oppressions liées aux neuroatypiques et aux hqi.

J’ai quitté Twitter peu après le départ de L’Elfe pour prendre du recul sur ce qu’il s’était passé, et aussi pour me protéger de propos qui m’attristaient.

Pour citer Ondine, le militantisme c’est combattre des systèmes et non des gens ; c’est pourquoi je ne tiens pas à ce que ce billet soit une mise en accusation, ou à ce qu’il vise une personne en particulier.

Après l’affaire de « L’Elfegate », j’ai pris le temps de réfléchir à nos réactions en tant que militantEs et en tant qu’utilisateur-rices de Twitter.

La notion de call-out

En recherchant un peu le terme de « call-out » (= action de dénoncer des actes ou propos problématiques) je me suis aperçue qu’il n’y avait pas, à ma connaissance, de « guide » du call-out. J’ai trouvé des billets sur le site EverydayFeminism expliquant comment réagir après s’être fait « called-out » et comment s’excuser, de même pour les vidéos instructives de Franchesca Ramsey. Ces explications sont bien sûr utiles et nécessaires, mais je m’interroge sur l’absence de guide pour la dénonciation en milieu militant : aucune « directive », aucun principe sur lequel reposerait l’action du call-out.

[Note : si vous avez des liens à m’envoyer n’hésitez pas].

Evidemment, l’absence de « guide du call-out » est facilement explicable par une autre notion : celle du « tone policing » (action de silencier unE oppriméE en lui signifiant qu’iel ne s’exprime pas correctement). Dès le moment où l’on cherche à codifier le discours militant, on le silencie et on diminue sa portée, donc l’idée même d’un « guide du call-out » serait forcément contre-productive. Sauf que : interdire le tone-policing n’est pas équivalent à une licence pour injurier, harceler, menacer, etc.

Le tone policing c’est dire : « je n’aime pas le ton que tu prends pour me parler, donc je décrète que ton discours n’a aucun intérêt ». Il n’a rien à voir avec les techniques de survie qui consistent à demander à l’autre de ne pas être agressif-ve verbalement : dire qu’on se sent mal à l’aise face à la violence verbale est bien différent du tone policing. Dans un cas c’est une technique de silenciation, dans l’autre c’est une manière de se protéger moralement.

Par conséquent, je vois certaines limites au call-out qui paraîtront évidentes à beaucoup mais qui ne sont que rarement formulées. C’est un des problèmes que nous semblons rencontrer régulièrement : nous avons tous ces outils militants en main, mais pas toujours les principes qui nous permettraient d’utiliser de manière éthique ces outils.

Le call-out peut rapidement devenir une licence au harcèlement si on n’établit pas de règles pour effectuer nos call-out.

Les circonstances atténuantes

Pas besoin de traduire ce terme, vous l’avez déjà entendu dans le vocabulaire judiciaire : je parle ici de circonstances atténuantes parce que j’ai vu à plusieurs reprises des personnes affirmer que les circonstances « n’excusaient ni ne justifiaient » quoi que ce soit.

Evidemment, si vous venez d’affirmer quelque chose de particulièrement oppressant, rien dans votre état actuel ne saurait excuser vos propos. Cependant, est-ce que les circonstances ne peuvent-elles pas être prises en compte quand on dénonce des propos oppressants ?

Quand j’avais 15 ans, je slut-shamais constamment, et ce jusqu’à ce que je lise de la littérature féministe bien plus tard : est-ce que mon âge et mon ignorance n’étaient pas des circonstances atténuantes à l’époque ?

Est-ce qu’on peut traiter avec la même sévérité n’importe quel propos problématique, sans prendre en compte les circonstances ?

Le « passe-droit » féministe

Il paraît que les personnes qui ont « défendu » l’Elfe revendiquaient une sorte de passe-droit pour féministe : puisqu’il s’agissait de l’Elfe, une féministe, on pouvait lui donner le bénéfice du doute et supposer qu’elle allait se remettre dans le « droit chemin ».

Je pense que cette histoire de passe-droit est assez malhonnête, car elle redirige la discussion vers quelque chose de parfaitement différent : adapter son discours à l’interlocuteur-rice ne signifie pas qu’on favorise l’interlocuteur-rice, mais qu’on est conscientE de son niveau de compréhension et de connaissance du sujet.

De même que vous n’expliqueriez pas le racisme à un enfant de 5 ans de la même manière qu’à une personne de 25 ans : vous utiliseriez des mots simples pour l’enfant. Si la personne est votre amie ou une connaissance, votre discours changera aussi : vous parlerez avec plus de familiarité du sujet si vous êtes proche de votre interlocuteur-rice. A l’inverse : si la personne a sa carte au FN, vous savez qu’elle ne sera pas particulièrement disposée à vous écouter.

L’égalité devant le conflit

J’ai vu fleurir à plusieurs reprises des témoignages de comptes twitter expliquant à quel point illes avaient apprécié se faire gueuler dessus par d’autres militantEs car ça avait été complètement pédagogique et nécessaire pour elleux.

Là encore j’ai un problème avec l’idée sous-jacente : partir du principe que, si l’on est capable de tirer profit d’une engueulade, tout le monde en tirera profit, c’est partir du principe qu’on est tous-tes égaux-les devant les confrontations verbales. C’est bien sûr complètement faux, et ça ne devrait en aucun cas justifier ou encourager l’agressivité et la violence verbale. Je précise que le ressenti devant la violence diffère complètement selon les gens : je suis de celles qui sont très sensibles au changement de ton dans une discussion, et c’est pour moi déjà violent qu’une personne me parle sèchement.

Tant mieux si vous avez appris en vous faisant corriger sévèrement par unE militantE ; personnellement, j’ai peur du conflit et des violences. Dès qu’une personne hausse le ton avec moi, j’ai envie de fuir, pas de rester et d’écouter patiemment ce que l’autre a à me dire. Pour certaines personnes qui ont des traumatismes liés à ce type de violence, ça n’a rien d’évident et d’utile, et c’est généralement très brutal pour iels.

Bien sûr, on ne peut pas connaître les triggers (= déclencheurs) de chaque personne, en particulier sur Internet. Mais est-ce une raison pour ne pas faire attention ? Pour ne pas s’inquiéter de la manière dont on s’adresse à l’autre ?

L’opprimé adaptant son discours à l’oppresseur

C’est aussi un des reproches qui ont été énoncés sur le sujet : en faisant du cas par cas on forcerait les oppriméEs à adapter leur discours à leurs oppresseurs, ce qui dépouillerait les oppriméEs de leurs possibilités d’émancipation.

D’une part, je ne crois pas que le call-out soit réservé aux oppriméEs visant les oppresseurs : la population est souvent plus diverse et comprend généralement des alliéEs. D’ailleurs, les personnes se faisant « called-out » sont parfois elles aussi des oppriméEs. Et les oppriméEs peuvent devenir oppresseurs (un homme blanc gay peut jouir de son privilège blanc et masculin tout en étant oppressé par le système homophobe) dans d’autres configurations.

D’autre part, si l’oppriméE n’a pas à adapter son discours à l’oppresseur, cela ne signifie pas qu’iel ne peut pas suivre des principes pour codifier son propre discours. Rappelons là aussi qu’il y a une énorme différence entre écrire un texte énervé sur les méfaits du patriarcat et envoyer une salve de tweets énervés à un homme qui fait partie du système patriarcal. Certes, nous n’avons pas à rendre de comptes sur notre façon d’exprimer notre colère, mais cela ne nous donne pas pour autant la licence de s’acharner sur une personne.

En outre, le call-out en milieu militant ou avec des proches se fait toujours de manière très différente que lorsqu’on signe des pétitions sur Change pour condamner les propos de telLE personnage public : c’est toujours personnel, c’est toujours du cas par cas et ce n’est jamais un rapport binaire oppriméE/oppresseur.

Enfin, je crois que le fait de ne pas avoir à adapter son discours à l’autre est un luxe : rares sont les personnes avec lesquelles vous pouvez parler sur n’importe quel ton. Si, sur Internet, beaucoup se permettent de dénoncer des propos avec énormément d’agressivité, je pense que peu d’entre elleux le feront avec la même brutalité IRL. Adapter son discours à l’autre est souvent une technique de survie : par prudence et par peur, je ne répondrai pas avec agressivité à un policier qui tient des propos racistes devant moi. En revanche sur Internet, l’anonymat aidant, on se sent moins contraintEs par ces principes de précaution, et on tend à « libérer » son agressivité beaucoup plus facilement.

Conclusion

Je n’ai pas de certitude, ni de guide à vous offrir sur le call-out en milieu militant. Je réfléchis, je débats, je discute et je remets constamment en question mes actes passés et futurs en tant que militante.

Je ne crois pas qu’il soit possible d’être irréprochable politiquement, même si on peut tendre toute sa vie vers un idéal de pureté militante.

Je pense que le militantisme est forcément une question de communication : nos manières de nous adresser aux autres comptent énormément dans leur volonté de nous écouter et d’adhérer à nos propos. Si une partie des codes qui régissent nos interactions sont obsolètes voire nauséabondes (le vouvoiement me dérange par exemple) cela ne signifie pas que tous nos moyens de communication sont dispensables, au contraire.

Nous souhaitons tous-tes plus de justice, mais peut-être devrions-nous réfléchir à la manière dont nous l’appliquons en notre sein. Je pense que la bienveillance est nécessaire, et nous en manquons grandement. Nous sommes promptEs à fustiger et à pointer du doigt, mais nous oublions que tout le monde peut faire des erreurs, et peut s’améliorer.

Suis-je une bisounours qui veut un militantisme tiède ? Peut-être. Peut-être que je suis une vendue qui veut adopter des stratégies de respectabilité par paresse et par manque de rigueur militante. Peut-être que je n’aime pas les conflits et que j’ai écrit ce billet pour empêcher les gens que j’apprécie de s’entre-déchirer. Peut-être que cela fait un peu trop longtemps que je vois cette problématique ressurgir sur Twitter.

J’ai encore beaucoup de réflexions à mener sur ma manière de militer, en particulier au sein de Twitter. Je crois que, à défaut d’être irréprochables, nous ferions tous bien de réfléchir à nos façons de dénoncer les propos problématiques car ce n’est pas la première fois que notre propre violence vient à bout de nos alliéEs.

N’hésitez pas à venir en discuter avec moi, calmement, si vous avez des réponses à faire à ce billet.

Quelques liens :

« Comment dire » Janine BD

« L’elfegate aurait pu être ma shitstorm » Ondine Ondée Jeune

« Les raisons de mon départ de Twitter » L’Elfe


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