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Retour sur la manifestation du 19 décembre : quelques réflexions

posté le 20/01/17 par Metsa Kettu Mots-clés  antifa  luttes sociales 

La manifestation antifasciste du 19 décembre passé nous a amené à comprendre qu’une série de questions latentes sur nos modes d’action comme étant fondamentales concernant la lutte antifasciste et pour une société libre (qui passe par la fin de toute oppression, sociale, politique et étatique).

Un bref retour de mise en contexte nous pousse avant tout à revenir sur celle-ci : dans la lutte contre la mise en place d’un local nazi présent grâce aux 600.000 euros alloués à l’APF par l’Union Européenne (qui décidément aime pousser toujours plus en avant le cynisme). L’APF étant une alliance réunissant différents groupes nazis, dont la plupart ont fait leur preuve quant à leur amour pour l’intolérance et la haine, dans les discours et surtout dans les actes. L’action qui était organisée était donc de peinturlurer local nazi et police et bloquer, si les fascistes étaient présents, leur congrès. Après l’action, le mouvement est parti direction Trône puis Porte de Namur, cassant au passage un certain nombre de publicités et une vitrine de banque. La police nous a alors pris en chasse, aimant toujours autant son rôle de chien, dont VDS qui dans sa grande intelligence jubilait de son petit pouvoir de commissairounet. Nombreuses et nombreux ont été les camarades pris dans la rafle, les commentaires sexistes et la hargne étant alors encore plus forte qu’à l’habitude. Un camarade s’est fait chargé et bousculé par la voiture banalisée d’une inspectrice de la ZP d’Ixelles, avant de se faire tabasser et voler ses lunettes. D’autres encore ont subi comme toujours la répression, les violences, le sexisme, l’homophobie, le racisme trop ordinaires de nos fières forces de l’ordre. La manifestation sauvage, si elle a été de courte durée, a permi au moins de faire sortir hors de l’ombre la question du financement de l’APF, question devant laquelle subitement toutes les têtes élues (ou non) au pouvoir se retrouvaient impuissante. Oui, oui, ces mêmes tête qui dès qu’elles ont une idée en tête ont tous les pouvoirs pour parvenir à imposer leur volonté.

Il est important à ce stade de rappeler aux quelques pacifistes et aux éventuels nazillons trainant leurs yeux sur ce texte que ce n’est pas la violence en elle-même comme mode d’action qui pose un réel problème, mais bien son instrumentalisation et contre qui elle est tournée : les opprimé.e.s ou les oppresseur.ses. Une analyse critique du système, un minimum documentée permettant de dicerner les premie.re.s des second.e.s. Pour cela, nous ne condamnons pas la violence lorsqu’elle s’oriente vers les banques, la publicité, la police, ainsi que tout acteur.trice qui a un rôle dans les structures qui nous oppressent : capitalisme, étatisme, police, nationalisme, fascisme, sexisme et genrisme, néocolonialisme etc. C’est pour cela également que nous condamons et que nous nous battrons toujours contre ces formes d’oppression, qui au quotidien nous conditionnnent, nous réduisent à un ensemble de contraintes qui à chaque instant nous détruisent et nous sont néfastes.

Nombreuses ont été les discussions dans notre entourage au sujet de cette manifestation, des retours de personnes qui avaient vécu des traitements que l’on peut assimiler à du harcèlement et à de la torture, ce qui est malheureusement de moins en moins étonnant lorsqu’on observe que le régime aime à se militariser comme ce fut le cas il y a quelques décennies au Chili. D’autres discussions, tout aussi nombreuses sur les stratégies qui ont été adoptées, sur ce qui s’est passé sur le terrain et finalement sur ce qu’on pourrait faire pour améliorer les actions.

Ce qui nous a frappé, c’est que ce soient principalement ces questions qui aient été soulevées durant nos discussions. Si elles restent importantes afin de pouvoir mener une lutte sur le terrain et de maintenir un rapport de force, il nous semble que ce qui s’est passé ce jour-là a été surtout une démonstration supplémentaire d’un jeu de chat et de souris : les gauchos gueulent, les flics chargent, un peu de lutte, un peu de pagaille, des pubs et des vitrines éventuellement explosées, des arrestations, et un article dans les journaux avec toujours les mêmes constats sur la violence faite au système et parfois, avec un peu de chance un paragraphe sur ce pour quoi la manifestation avait lieu.

Pendant ce temps-là, les fascistes accèdent de plus en plus au pouvoir, jouant dans le jeu des institutions tout en gardant leurs discours soit-disant anti-système, jouant également de la facilité d’un terrain abondamment préparé par des années de communication (grâce à toutes ces personnes se prétendant journalistes), d’ingérence et de propagande étatique, capitaliste et néo-libérale. Le fascisme, forme plus extrême du capitalisme, n’a vu que comme seule barrière un crédo mou et vide "Voter extrême-droite, ce n’est pas bien". Crédo répété par les perroquets des médias, ainsi que par tous les rapaces qui voulaient conserver ou gagner le pouvoir. Face à l’extrême-droite, la gauche radicale a souvent opposé des arguments similaires, jouant dans une espèce de jeu flou, où sans vouloir heurter les sensibilités, on y retrouve un certains nombres de paradoxes, comme par exemple la sacralisation de la religion alors qu’elle prétend s’opposer à l’aléniation, etc.

Loin de vouloir clasher, le point de notre discours est que nous sommes face à plusieurs ennemis qui savent jouer des cordes institutionnelles montrant qu’illes sont organisés, rationnels, et méthodiques. En face, pendant que nous jouons à la course-poursuite avec les milichiens, elleux se réunissent dans des hôtels pour faire leurs congrès, ont pris le pouvoir et continuent d’en prendre de plus en plus, s’appuyant sur les monstruosités étatiques, inter-étatiques, bureaucratiques et autres. Toute l’énergie qui a été mise à faire une manifestation, ne les aura au final pas vraiment touché, avec pour seul résultat des articles mentionnant à peine le pourquoi de l’action, ce qui ne les ébranlent pas d’un poil. Nous les imaginons se gaussant à l’idée que les gauchos arrêtés, ces nationalistes peuvant alors adorer leur roi sanglant.

Comment nous-même nous être combatif.ve.s tout en occupant un espace social et culturel ? Comment amener à ce que les rapports de force se renversent, à ce que le fascisme perde en terrain, tout comme l’étatisme ?

Nous savons que le fascisme prétend occuper le vide laissé par la précarisation croissante des masses et les inégalités grandissantes. Le fascisme pour cela s’appuie sur une interprétation erronée de la réalité, l’avivement des peurs et des rancœurs qui ont été construites par des années d’irresponsabilité des maître.sse.s au pouvoir. Sur ce point, il nous semble important de soulever plus d’initiatives pour occuper l’espace social avec des actions éducationnelles-réalisatrices, créer du lien, de la solidarité, ce à quoi peuvent répondre les squats et les centres sociaux. Créer du lien également avec les initiatives citoyennes diverses, peut importe si celles-ci ne sont pas exactement sur la même ligne politique que les nôtres, l’échange entre humains enrichissant les consciences. Bien sûr cela se fait déjà, et nous remercions pour cela toutes les personnes qui s’engagent dans ces modes d’action ; nous ne désirons pas ici en nier l’existence, mais en souligner l’importance.

La sensibilisation — autre synonyme pour propagande, joue un rôle central. Non pour faire des anarchistes, mais pour construire une société libre de toute oppression, de tou.te.s maître.sse.s, et de tout fascisme. Certes, ce principe n’est pas une chose nouvelle, mais il est important de nous rappeler que nous n’avons à cet effet aucun droit d’ingérence, de diriger les masses vers une révolution sociale — sous peine que nous devenions nous-mêmes de oppresseur.se.s, des nouveaux et nouvelles maîtresses ; le rôle que nous avons ici est celui de préparer le terrain pour que cette révolution ne devienne pas une nouvelle didacture peu importe sa forme. Nous devons vaincre l’aliénation à laquelle les médias ont constamment prêté main forte et qui amène à croire que des chef.fe.s sont nécessaire, de même qu’une organisation hiérarchique. Cette propagande, si elle évite d’être elle-même une source d’oppression, est en fait une nécessité afin d’éviter cet écueil dans lequel les mouvements sociaux sont si souvent tombés : institutionnalisme, légalisme, dictature. Il s’agit d’expliquer que le compromis n’est pas une option, parce qu’il s’agit de temporisation de la volonté des peuples, d’une forme de corruption qui pousse à accepter sa propre souffrance parce que diminuée. Un peu comme si on acceptait des coups de fouets parce que l’on nous offre un onguent contre la douleur.

Loin de nous en tenir à l’aspect politique de la lutte, elle doit de nouveau s’incarner à travers des centres, des publications et autres sur les aspects sociaux et culturels. Pousser au développement d’une contre-culture qui soit forte, et qui ne soit pas uniquement orientée sur la lutte. Montrer que les carcans du systèmes (légaux, normes socials, discours) comme des barrières construites pour notre seule aléniation, en développant nos propres formes d’expressions, nos propres modes de sociabilité, et surtout à les faire sortir hors de nos groupes sociaux. Cela passe par l’échange, la possibilité que cela se fasse de manière bi-directionnel avec les personnes qui sont en dehors de cette sphère, sans pour autant que nous oublions nos valeurs et notre approche critique.

D’autre part, dans une perspective plus offensive, il nous faut repenser les modes d’action actuels que nous mobilisons, à savoir les manifestations et actions directes qui peuvent être liées à une occupation d’un espace publique (privatisé ou non). Nous sommes à ce titre convaincu.e.s qu’il est plus que temps de passer à d’autres modes d’action, qui touchent vraiment le système, parce que nous ne faisons qu’office de distraction à des rat.e.s en armure — à quand les flics s’amuseront à danser au milieu des molotovs comme en Grèce ?

Nous sommes minoritaires, et le principe de la manifestation est notamment de créer un rapport de force par le nombre et l’action. C’est pour cela également que ces manifestations, malgré l’envie d’en découdre, relèveraient presque pour la plupart du folklore ; leur paroxysme étant certainement celle des syndicats, qui se sont hiérarchisés et institutionnalisés, et ne donnent à voir qu’une danse de clowns.

"Tout bloquer devient vital" titrait AL Bruxelles il y a quelques mois, comme un écho d’À nos Amis. Revenir aux méthodes de sabotage nous semble un premier pas important à réaliser, un sabotage réfléchi, basé sur une analyse des besoins du système et de l’interdépendance qui est à la fois sa grande force et sa grande faiblesse. Détruire les réseaux en leurs point névralgiques par exemple, comme eux le font dans leurs guerres — excepté que nous visons les oppresseuse.r.s. Nous devons maintenir une pression constante, que cela prenne la forme d’une violence physique, psychologique ou économique. À la différence des bourgeoi.se.s et des véreux.ses qui nous l’imposent au quotidien pour nous aliéner, nous pouvons l’utiliser pour recréer un rapport de force et gagner cette guerre contre toute forme d’oppression ; une guerre lente, fatiguante menée par l’État et les capitalistes, et ce n’est pas en se limitant à des manifestations et aux actions habituelles que l’on peut espérer que ce changement s’opère. Parce que la répression s’opère par les institutions juridiques, politiques, policières, économiques, administratives.

La création d’une armée spécialisée dans des affrontements moins létaux, ainsi que son évolution montre que l’État a été parfaitement capable de répondre à la menace que constituent les regroupements de masse et les insurrections ; Pendant que la police s’arme de plus en plus d’armes "non-létales" mais létales, qu’elle utilise à son bon vouloir la torture, la manipulation et le mensonge, et que les institutions juridiques de l’État cautionnent ses actions, nous n’avons pratiquement pas changé ce mode d’action — ceci étant peut-être dû également à un manque d’effectif et à la propagande des maître.sse.s. Pire, en devenant "non-léthale" et en jouant d’autres rôles vus comme des services par la population, la police s’est gagnée un nombre important d’allié.e.s parmi la population qui pourtant subit tout le poids du système. Elle a gagné le droit d’être toujours un peu plus violente, comme de nombreuses autres composantes au pouvoir, alors que nous ne devrions selon elleux rester toujours aussi calmes et calins lorsque s’abattent leurs matraques sur nos crânes.

Et pendant que nous jouons à cache-cache avec la police, gouvernant.e.s, fascistes et police se gaussent prenant certainement quelques selfies devant les foules en colère.

Il nous semble important de soulever un autre point, celui de la déresponsabilisation par l’institution affichée par ses actrices et acteurs. En s’inscrivant dans un système hiérarchisé, celleux-ci se voient attribuer un rôle aux responsabilités limitées par une organisation basée sur la division des tâches. Ainsi tel.le employé.e à la commune ne fera que suivre les ordres de son ou sa supérieure lorsqu’elle jouera de la contrainte administrative vis à vis d’un.e citoyen.ne quelconque qui viendra remplir des documents ou faire son passeport. Même chose pour les policier.e.s qui joueront du baton, et qui se déchargeront en se justifiant sur les ordres ou les règles du système. Cette division du travail et des rôles permet de diminuer les responsabilités (voir d’en supprimer) des acteurs dans le système, pouvant se dédouaner sur leur impuissance étant alors elleux-mêmes dans le système.

L’utilisation des rôles, d’autre part, amène à faire une distinction entre la fonction incarnée par l’individu et l’individu même. Ainsi, puisque l’employé.e ne fait que suivre le cadre imposé à son rôle, ce.tte dernier.e ne peut être tenu.e pour responsable et de fait ne peut subir les conséquences de ses actions vu qu’elles ne relèvent pas de sa responsabilité. L’expérience sur le terrain et militante donne à voir à quelle point cela est erroné, et que l’individu, de son propre chef en arrive à jouer de son petit pouvoir, serrer un peu plus fort des colsons, taper des camarades ou les viser à la tête, mentir dans les procès-verbaux etc. D’un point de vue plus général, si l’excuse est souvent faite que c’est le système qui pousse les individus à choisir ces rôles, nous considérons qu’il ne s’agit que d’une mauvaise excuse — tout au plus un facteur explicatif. C’est ce même complexe de l’impuissance qui a justifié la collaboration, tout comme elle justifie l’inaction de la commune d’Ixelles dans le cadre du dossier de la plaine, ou l’inaction de Reynders face à la situation d’Ali Arrass (bien que ce dernier cas soit plus complexe et relève d’autres facteurs également).

À propos de ce dernier point, un.e de relecteur.ice.s de ce texte a souligné qu’il ne faut pas pour autant oublier l’importance du contexte social dans lequel s’inscrit l’individu. Celui-ci effectivement, par le biais de la socialisation et de la sociabilisation, les normes et enjeux relatifs aux groupes dans lesquels acteurs et actrices évoluent, amène à ce que celui-ci se conforme aux modes de fonctionnement de ces groupes et envisagent le monde de leur manière. Affirmer le contraire serait un non-sens et relèverait d’une accoutumance à l’idéologie libérale dominante. Pour autant, nous restons victimes de leurs choix, qu’ils soient politiques, économiques ou autre, et à ce titre, si face à notre protestation constante nous faisons constamment face à un mur qui se rit de nous et de nos souffrances, alors nous avons le droit légitime et inaliénable de contre-attaquer afin de nous dégager de leurs chaînes.

À tout moment, à tout choix, nous avons la possibilité d’agir ou de réagir, et s’il leur est possible de jouer des règles pour aller dans le sens de la répression, il leur est possible d’être plus laxistes également et de fonctionner de manière humaine et constructive — le premier étant largement plus répandu. Agir ou non en conformité avec le système absurde qui nous domine lorsqu’on fait face à la misère ou à la souffrance, est un acte politique posé par un individu . Si dans un contexte plus extrême, comme celui de l’occupation des gens ont pu risquer leurs vie pour en aider d’autres, il n’y a aucune raison pour qu’actuellement alors que les risques sont bien moindres cela ne soit plus possible. Nous-mêmes avons pris le choix difficile d’engager nos personnes dans les luttes, et jamais nous ne serons déresponsabilisés dans nos choix politiques par la justice étatique et bourgeoise comme elleux le sont part leurs titres.

Il est temps de rappeler que l’impunité n’est pas admissible, qu’il n’y a pas de distinction entre la policière en armure et l’individu qui rentre paisiblement au soir à son foyer. La bonne douche chaude qui a été prise par l’inspectrice ayant heurté notre camarade en voiture, pendant que celui-ci croupissait dans le froid d’une cellule sans pull, ne l’a pas absoute de ses actes pour autant — cela ne fonctionne que dans le cadre de certaines idéologies religieuses. Pour notre camarade par contre, la prison ne lui a pas enlevé les bleus et les problèmes respiratoires qu’il a subis plusieurs semaines durant, ainsi qu’administratifs.

Laissons de côté ces mensonges de curé, et acceptons les faits : tout être jouant dans le système est responsable de ses actes, même si l’on peut parfois en comprendre les motivations et le contexte dans lesquel ille évolue. Nous avons le droit de répondre à ces individus, qui emploient de multiple formes de violence, afin de leur rappeler qu’illes auront toujours à répondre de leurs actes.

— Metsa Kettu


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