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En signant les “accords d’Oslo” Israël n’a jamais eu l’intention ni de faire la paix ni de permettre la création d’un État palestinien.
posté le 24/09/18 par Amira Hass Mots-clés  antifa 

Avec les “accords d’Oslo”, l’intention d’Israël n’a jamais été de faire la paix ou de permettre à l’État palestinien d’exister. La transformation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza en bantoustans séparés faisait en revanche partie du plan.

La réalité des Bantoustans palestiniens – des réserves ou des enclaves – est un fait sur le terrain. Leur création est l’événement géopolitique le plus remarquable du dernier quart de siècle. Il est bien sûr possible de dire que ses graines ont été semées avec l’occupation en 1967 mais le processus s’est accéléré, consolidé, mûri et approfondi paradoxalement parallèlement au processus de négociation entre Israël et les Palestiniens – d’abord avec les pourparlers Madrid / Washington fin 1991 et ensuite avec le “processus d’Oslo”.

Ceux qui accordent une grande importance aux déclarations verbales sur la paix et un nouveau Moyen-Orient continue­ront à croire que seules la (mal)chance, les erreurs humaines regrettables et les problèmes techniques ont conduit à la formation des réserves palestiniennes enserrées dans un espace israélien contigu entre la mer Méditerranée et le Jourdain – ce qui est contraire à toute logique de règlement équitable entre les Palestiniens et les Israéliens et constitue la négation du droit des premiers à l’autodétermination. D’autres continueront d’affirmer que tout cela ne s’est produit qu’en réaction aux attaques menées par les opposants palestiniens aux accords d’Oslo et aux opposants palestiniens à Yasser Arafat.

Cependant, je tiens à donner, j’ai donné et je continuerai donner crédit aux compétences de planification de l’appareil de sécurité et du corps diplomatique israéliens, et à la sophistication calculée derrière la capacité de parler doucement en utilisant les mots que le monde veut entendre (« paix ») tout en faisant en réalité le contraire (continuer l’occupation par la sous-traitance tout en réduisant le fardeau de la responsabilité économique et juridique pour la population vivant sous occupation).

Les signaux d’alerte suivants ont commencé à apparaître au moment même de la signature de la “Déclaration de principes” 1 et très tôt, j’ai appris à mettre en doute les intentions d’Israël face aux négociations :

Bien qu’il ait été décidé de prendre progressivement des mesures en vue de la mise en œuvre de l’accord intérimaire, l’objectif des négociations n’était pas explicitement stipulé. C’est-à-dire que nulle part ne figure que l’objectif était la création d’un État palestinien dans le territoire occupé en 1967, contrairement à ce que beaucoup de Palestiniens et d’israéliens du “camp de la paix” et les pays européens avaient cru comprendre à cette époque. Quelle logique y a-t-il pour avancer progressivement vers un objectif vague que seuls les Palestiniens et les partisans européens d’une solution équitable comprenaient comme la réalisation du droit à l’autodétermination, alors que la partie forte, Israël, se réservait le droit d’imposer sa propre interprétation ?
Le mot « occupation » n’apparaît nulle part dans la déclaration de principes. Dans sa lettre à Yitzhak Rabin, Yasser Arafat s’engageait pourtant explicitement au nom de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à renoncer au terrorisme. L’évitement de toute mention de « l’occupation » en tant que situation donnée et en tant que source de violence était à l’inverse l’expression de la propagande diplomatique visant qu’Israël avait réussi à obtenir : les véritables rapports de pouvoir – entre occupants et occupés – ont été traduits en les relations des persécutés (les Israéliens) et les persécuteurs (les Palestiniens). Le fardeau de la preuve a été imposé aux Palestiniens (lutte contre le terrorisme) et non à Israël (fin de l’occupation).
Confier à l’administration civile 2 la conduite des négociations concernant le transfert de responsabilités civiles à l’Autorité palestinienne était un autre signal d’alerte.
En moins de 15 ans d’existence, l’Administration civile est devenue un outil de mise en œuvre de la politique de colonisation et du contrôle militaire des Palestiniens, sous la forme d’une institution des affaires civiles. Contrairement aux déclarations de « changement de logiciel », les bureaucrates / officiers qui ont mené les négociations civiles n’avaient d’autre solution que de préserver l’objet de leur organisation et de perpétuer l’attitude dictatoriale envers les Palestiniens.

La Déclaration de principes signée le 13 septembre 1993 mentionnait : « Les deux parties considèrent la Cisjordanie et la bande de Gaza comme une unité territoriale unique dont l’intégrité sera préservée pendant la période intérimaire ». Cela ne s’est pas produit.
Au lieu de cela, Israël a tout fait pour détacher la population de Gaza de la Cisjordanie au moyen du régime des restrictions de mouvement. Bien que le nombre de Palestiniens qui sont sortis et sont entrés dans la Bande de Gaza dans les années 1990 était relativement élevé par rapport au nombre minuscule de ceux qui y entrent et en sortent aujourd’hui, ce nombre était faible par rapport à la situation avant le 15 janvier 1991 et l’interdiction de la liberté de mouvement des Palestiniens assortie de l’obligation de demander un permis d’entrée personnel en Israël (et ce, trois ans avant les attentats suicides en Israël 3.
En 1997 également, Israël a interdit aux habitants de la bande de Gaza d’entrer en Cisjordanie par le passage frontalier du pont Allenby 4.
Le régime des permis de voyage individuels ayant été imposé en janvier 1991, les Palestiniens qui n’avaient pas reçu de permis de transit par Israël pour se rendre en Cisjordanie ont découvert qu’ils pouvaient faire un grand détour : ils quittaient la Bande de Gaza par le point de passage de Rafah vers l’Égypte et de là se rendaient en Jordanie pour entrer en Cisjordanie via le passage du Pont Allenby. Il s’agissait principalement d’étudiants inscrits dans les universités de Cisjordanie, de membres de familles dispersées, d’hommes d’affaires, de fonctionnaires de l’Autorité Palestinienne et d’autres personnes dont les demandes de permis de transit en Israël avaient été refusées. Depuis 1997, les habitants de la bande de Gaza sont également tenus de demander un permis pour entrer via le Pont Allenby (et ces permis ne sont accordés que dans de rares cas) ce qui est une preuve supplémentaire qu’Israël considère les deux parties du territoire palestinien en tant qu’entités distinctes, en violation de la “Déclaration de principes” .
Les dispositions de l’Accord intérimaire relatives à l’eau reflètent de manière particulièrement cynique l’attitude d’Israël à l’égard de la Bande de Gaza en tant qu’enclave distincte. En dehors de quelques millions de mètres cubes d’eau qui ont afflué d’Israël dans la bande de Gaza (en compensation de l’eau douce de grande qualité pompée sur son territoire au profit des colonies israéliennes), la bande de Gaza a été obligée – et c’est toujours le cas actuellement – de se débrouiller avec l’eau de la nappe aquifère dans ses propres limites.
La même même nappe aquifère qui approvisionnait en eau environ 80.000 Palestiniens avant 1948 doit continuer à fournir de l’eau à la population de réfugiés 5 qui s’y est ajoutée (environ 200.000 personnes) en 1949 et à la population qui était passée à environ 900.000 personnes en 1994 et atteint environ 2 millions de personnes aujourd’hui.
Depuis la fin des années 80, Gaza souffre de l’infiltration d’eau de mer dans ses eaux souterraines à cause du pompage excessif dans la nappe aquifère. Au lieu de la solution simple consistant à construire des canalisations d’eau en provenance du territoire israélien vers Gaza (ce qui aurait compensé quelque peu les vastes quantités d’eau qu’Israël tire de sources en Cisjordanie au profit des Israéliens en Israël et dans les colonies juives de Cisjordanie) – Israël a forcé la bande de Gaza à maintenir un régime d’autarcie en ce qui concerne son approvisionnement en eau. Ainsi, la bande de Gaza a atteint la situation catastrophique dans laquelle elle se trouve aujourd’hui, avec 97% de son eau impropre à la consommation humaine.
Le massacre commis par Goldstein 6 : non seulement les colons violents d’Hébron n’ont pas été évacués de la ville, mais ils ont également reçu une récompense. Le gouvernement Rabin a puni les Palestiniens pour le massacre commis par un citoyen juif israélien et les a soumis à un couvre-feu prolongé. Ensuite, une série de restrictions à la circulation ont été imposées aux Palestiniens afin de mettre en œuvre le principe de séparation entre eux et les colons, tout en privilégiant la commodité et le bien-être des quelques Juifs au détriment de la majorité palestinienne.
En dépit de l’impression de « réciprocité » et de « symétrie » entre les Palestiniens et les Israéliens que la Déclaration de principes a tenté de créer, le statut des prisonniers palestiniens n’a jamais été assimilé à celui des soldats israéliens alors que leurs commandants – qui à l’époque se rencontraient et négociaient avec l’autre partie – les avaient également envoyés se battre et tuer.
Les prisonniers palestiniens ont été présentés comme des criminels dont les noms et les lieux de résidence étaient de notoriété publique alors que les Israéliens étaient présentés comme des héros. La libération des prisonniers n’était même pas mentionnée dans la Déclaration de principes. Les libérations partielles qui ont suivi ont toujours été accompagnées d’humiliations et de procrastinations et les Palestiniens qui avaient tué des Israéliens avant la signature des accords d’Oslo en étaient toujours exclus 7.
Dans les années 1990, Israël a continué de démolir les constructions palestiniennes en Cisjordanie, faute de permis, alors que tout le monde savait que depuis les années 1970 Israël se montrait très restrictif pour l’octroi de permis de construire aux Palestiniens. 8
En juillet 1994, pendant la période d’Oslo et sous le gouvernement du parti travailliste Meretz, des ordres d’expulsion ont été délivrés à des Bédouins de la tribu Jahalin en vue de l’extension de la colonie de Ma’aleh Adumim. En mai 1995, la Haute Cour de justice a rejeté les requêtes contre l’expulsion. Des ordonnances d’expulsion similaires ont été délivrées à d’autres petites communautés de bergers et d’agriculteurs – des personnes qui, traditionnellement et pour gagner leur vie, consacrent une partie considérable de leur temps sur des terres situées en dehors de leurs villages d’origine, par exemple le long de ce qui allait devenir l’autoroute 443 (de Jérusalem à Modi’in) et dans le “bloc Etzion” 9.
L’Accord intérimaire établissait une répartition manifestement inégale des ressources d’eau en Cisjordanie et déterminait un quota sur la quantité d’eau que les Palestiniens sont autorisés à consommer (aucun quota n’a été imposé aux colons). Les forages effectués dans la vallée du Jourdain ont permis, et continuent à permettre, d’approvisionner en eau environ 6.000 colons, qui disposent d’environ le quart de la quantité d’eau allouée à 1,5 million à 2 millions de Palestiniens.
Lors des réunions du comité conjoint [israélo-palestinien] de [gestion de] l’eau, les Palestiniens ont très vite compris qu’il était préférable qu’ils demandent l’approbation de conduites d’eau d’un diamètre inférieur au diamètre qu’ils avaient initialement prévu – sinon, la partie israélienne n’approuverait pas le projet proposé. 10
Bien que l’accord [intérimaire] prévoie que les deux parties n’apporteront aucun changement susceptible d’affecter les résultats de l’accord sur le statut permanent, le ministère de l’Intérieur dirigé par Haïm Ramon a commencé à révoquer fin 1995 le statut de résident de milliers de Palestiniens de Jérusalem, au motif que leur centre de vie n’était prétendument plus dans la ville.
Cela a donné le signal de ce qu’on a appelé le transfert silencieux, l’expulsion des habitants de la ville, la suppression de leur statut juridique et de leurs papiers d’identité et le développement d’un régime de surveillance et d’espionnage de dizaines de milliers de Palestiniens par le ministère de l’Intérieur israélienet l’Institut national d’assurance [sociales]. Les restrictions à la construction à Jérusalem sont également restées en vigueur et le régime des permis de voyage a rompu le lien naturel que les Palestiniens entretenaient avec ce centre économique, religieux, social et culturel.
Un autre signal encore a été la division de la Cisjordanie en zones de contrôle dites A, B et C 11 supposées adaptées au principe du redéploiement progressif des Forces de défense israéliennes (appelé à tort retrait) – d’abord des villes, puis des villages et enfin des zones moins habitées qui sont les futures réserves de terre et d’espace pour l’entité palestinienne.
Même si nous faisons abstraction du fait qu’Israël a déterminé le rythme du redéploiement et quand et où il s’arrêterait, l’accord n’établit pas la taille de la zone qu’Israël quitterait finalement. Chaque partie a interprété cela en accord avec ses propres souhaits et le flou a encore fonctionné au profit de la partie la plus forte, Israël.
Vingt-cinq ans plus tard, la zone C sous contrôle israélien exclusif couvre plus de 60% de la superficie de la Cisjordanie.
Il y avait une logique de sécurité au redéploiement progressif de l’armée, mais le maintien par Israël des responsabilités civiles et administratives dans la zone C lui donnait le temps de s’emparer de plus de terres. Israël a gardé et garde la majeure partie de la Cisjordanie pour limiter la construction et le développement des Palestiniens au strict minimum et comme réserve de terre pour la propagation sans fin des colonies.

Des routes de contournement ont été construites de manière à ce que les colons n’aient pas à passer via les villes palestiniennes pour se rendre dans leurs colonies. Ils ont charcuté la zone de Cisjordanie sans tenir compte des relations entre les centres urbains palestiniens et leur arrière-pays des villes et villages environnants, et ont coupé les routes historiques.
Les routes de contournement sont un outil pour perpétuer un accord qui était censé être temporaire. L’organisation de l’espace géographique et de la construction a été adaptée aux besoins actuels des colons, qui sont également les besoins du projet d’implantation à l’avenir : ainsi, par exemple, la « route des tunnels » a ouvert la voie au bloc Etzion devenant pratiquement une prestigieuse banlieue sud de Jérusalem. Les garanties accordées aux colons dans l’Accord intérimaire évitent la nécessité d’un accord sur le statut permanent qui aurait nécessité leur évacuation, ce qui a incité davantage d’Israéliens à venir vivre dans les colonies et à exiger qu’ils restent en place définitivement.
Israël n’a pas jugé bon de rechercher des « mesures de renforcement de la confiance » liées aux questions de terres et de territoire. La partie israélienne aurait pu indemniser les Palestiniens pour avoir confisqué des terres pour construire des routes de contournement, par exemple en restituant des centaines de milliers de dunams 12) de terres déclarées « terres d’État » dans les années 1980, en violation du droit international. Cela n’a pas été le cas, car dès le début, Israël n’a pas renoncé à son mantra « autant de territoire que possible, avec le moins d’Arabes possible ».
Ainsi, le contrôle de la zone C, le maintien des interdictions de construire et d’accès pour les Palestiniens, la construction des colonies et le réseau de routes de contournement ont, en se combinant, conduit à la création de nombreuses enclaves palestiniennes déconnectées, qui sont englouties dans l’expansion israélienne, dans un processus qui a reproduit en Cisjordanie la même réalité qui caractérise l’enclave de Gaza. Au cours du processus d’Oslo, on a beaucoup réfléchi – non pas pour faire avancer la paix, mais pour établir des enclaves palestiniennes.


posté le 24 septembre 2018  par Amira Hass  Alerter le collectif de modération à propos de la publication de cet article. Imprimer l'article
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